
- Titre
- Le Frérisme et ses réseaux, l’enquête
- Auteur
- Florence Bergeaud-Blackler
- Préface
- Gilles Kepel
- Éditeur
- Odile Jacob
- Pages
- 416
- Année
- 2023
- Genre
- Essai / Anthropologie politique
La promesse du livre. Démonter le frérisme de l’intérieur : non pas ses figures médiatiques, mais sa logique profonde, son architecture idéologique, ses mécanismes de conquête institutionnelle en Europe.
Ce qu’il apporte vraiment. Un concept décisif : le fiqh de l’équilibre, cette jurisprudence qui transforme le bien et le mal en instruments de calcul. Vingt-cinq ans de terrain condensés dans un cadre théorique original, le modèle VIP, qui rend le frérisme enfin lisible.
Il y a des livres qu’on résume en trois phrases. Et il y a ceux qui déplacent une grille de lecture. Le Frérisme et ses réseaux appartient à la seconde catégorie. Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue au CNRS et spécialiste du marché halal depuis un quart de siècle, ne produit pas un énième ouvrage sur l’islam politique. Elle propose un cadre conceptuel pour comprendre comment un mouvement né en Égypte en 1928 a pu se déployer dans les institutions européennes sans jamais fixer de quartier général, sans jamais déposer de statuts, sans jamais revendiquer de territoire. La réponse tient dans trois lettres et une jurisprudence. Les trois lettres : VIP. La jurisprudence : le fiqh de l’équilibre.
Le système qui abolit le doute
Le modèle VIP constitue l’ossature du livre. V pour Vision : le califat comme horizon indépassable. I pour Identité : l’Umma comme communauté de destin. P pour Plan : un programme graduel d’islamisation. Bergeaud-Blackler ne décrit pas un complot. Elle décrit un système d’action, un logiciel idéologique qui fonctionne sans pilote central parce que chaque cellule en a intériorisé la logique.
« Le frérisme peut être ainsi défini comme un système d’action, doté indissociablement d’une vision du monde, d’une identité collective, d’un plan. »
Le Frérisme et ses réseaux, chapitre II
La force de ce cadre tient dans sa capacité explicative. Pourquoi les Frères peuvent-ils opérer dans des contextes aussi différents que la Belgique, le Qatar et la banlieue parisienne ? Parce que le VIP n’est pas une organisation. C’est une grammaire. Chaque acteur la décline selon son contexte, mais la syntaxe reste identique : adapter le contexte à l’islam, jamais l’inverse.
Le concept le plus vertigineux du livre n’est pourtant pas le VIP. C’est le fiqh de l’équilibre, cette jurisprudence théorisée par Youssef al-Qarâdâwi, figure centrale de l’idéologie frériste. Le principe est simple en apparence : peser les bénéfices et les maux de chaque action à l’aune de la volonté divine. Sa conséquence est radicale.
« Un mal temporaire est pardonnable si le but est de réaliser un bien durable ou permanent. Et comme le mal est envisagé, mesuré, pesé à l’aune de la “volonté divine”, cela signifie au fond qu’il n’y a pas de mal en soi qui soit décidable par l’homme. »
Le Frérisme et ses réseaux, chapitre sur le fiqh de l’équilibre
Mesurons ce que cette phrase implique. Si aucun mal n’est décidable par l’homme, alors la conscience individuelle n’est plus l’instance du jugement moral. L’interdit du meurtre, du mensonge, de la manipulation ne relève plus de l’éthique universelle, il relève d’un calcul d’opportunité rapporté à un dessein divin. Les droits de l’homme, fondés sur l’idée que certains actes sont intrinsèquement inacceptables, perdent leur socle. La Déclaration universelle de 1948 postule des droits inaliénables, c’est-à-dire non négociables. Le fiqh de l’équilibre postule que tout est négociable, pourvu que la finalité soit juste aux yeux de Dieu.
Ce ne sont pas deux visions différentes de la morale. Ce sont deux systèmes incompatibles. L’un fonde l’interdit sur la dignité humaine, l’autre le soumet à un arbitrage transcendant. La ruse, le mensonge, l’entrisme ne sont pas des entorses à la morale frériste. Ils en sont les instruments légitimes. Bergeaud-Blackler le montre avec une précision clinique : le frérisme n’a pas de surmoi. Il n’a qu’un tableur.
L’auteure pousse l’analyse un cran plus loin. Si le doute est aboli, si la finalité est déjà connue, alors toute l’énergie cognitive peut être réaffectée à l’optimisation du plan. Le frérisme ne pense pas. Il calcule.
De la doctrine aux faits : la conquête par capillarité
Le deuxième mouvement du livre déploie les conséquences concrètes de cette morale instrumentale. Bergeaud-Blackler identifie plusieurs vecteurs de pénétration, et chacun obéit à la même logique : adapter le contexte à l’islam, pas l’islam au contexte.
Le halal d’abord. L’anthropologue, qui a consacré un précédent ouvrage au sujet (Le Marché halal ou l’Invention d’une tradition, Seuil, 2017), démontre que le halal n’est pas une prescription alimentaire. C’est un système normatif total, un chemin de piété qui structure le quotidien et crée une frontière invisible entre le licite et l’illicite, entre ceux qui pratiquent et ceux qui ne pratiquent pas. L’islamisation de la connaissance ensuite : une entreprise systématique, lancée lors de la conférence de Lugano en 1977, visant à réinterpréter les sciences à travers le filtre coranique. L’endoctrinement des femmes enfin, non pas pour les enfermer, mais pour en faire les gardiennes de la transmission.
L’entrisme politique fait l’objet de pages particulièrement éclairantes. Bergeaud-Blackler forge le concept de « partis coucous » pour décrire la stratégie d’infiltration des formations politiques existantes. La métaphore est parlante : comme l’oiseau qui dépose ses oeufs dans le nid d’un autre, les Frères investissent des structures qu’ils n’ont pas créées pour y faire grandir leurs idées. Cette image vaut mieux qu’un long développement. Elle rend visible un mécanisme que vingt ans de débat public n’avaient pas réussi à nommer. L’article de Progressisme sur Rima Hassan et l’immunité parlementaire illustre, dans un tout autre registre, comment les institutions démocratiques peuvent servir de véhicule à des agendas qui les dépassent.
Le terrain ethnographique renforce la démonstration. Les focus groups menés auprès de femmes musulmanes européennes révèlent la mécanique de l’intériorisation normative : l’inversion où l’on passe de « tout est permis sauf ce qui est interdit » à « tout est interdit sauf ce qui est permis ». Ces pages comptent parmi les plus fortes du livre, parce qu’elles donnent à voir ce que les statistiques ne captent pas : la transformation des subjectivités.
Un livre qui oblige à penser
Bergeaud-Blackler écrit depuis une position inconfortable. Son livre lui a valu des menaces de mort, une protection policière, la condamnation d’un de ses agresseurs à 15 mois ferme en décembre 2023, l’annulation de conférences à la Sorbonne et à Lille. Le prix Revue des Deux Mondes 2023, le prix Science et laïcité, la Légion d’honneur en 2024 n’effacent pas cette réalité : un livre de recherche au CNRS a rendu nécessaire une escorte policière. Ce fait, à lui seul, dit quelque chose sur l’état du débat.
Le livre n’est pas sans aspérités. Certains passages paraissent adopter un ton qui s’éloigne de la neutralité analytique, et des pairs ont soulevé des réserves méthodologiques. Ces limites existent. Elles ne changent rien à l’essentiel : le cadre théorique proposé par Bergeaud-Blackler est le plus opérant dont on dispose aujourd’hui pour comprendre le frérisme comme système. Lorenzo Vidino aux États-Unis, Sylvain Besson en Suisse, Mohamed Louizi en France ont documenté des réseaux, des financements, des organigrammes. Bergeaud-Blackler fait autre chose. Elle décrit le logiciel.
Et c’est peut-être Nietzsche, cité en épigraphe du chapitre XI, qui résume le mieux ce que ce livre donne à comprendre : « Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou. » Le frérisme a supprimé le doute. Il reste à mesurer les conséquences de cette abolition.
Vingt-cinq ans de terrain, un cadre théorique original, le courage d’une chercheuse sous protection policière. Le Frérisme et ses réseaux n’est pas un pamphlet : c’est l’outil qui manquait pour lire un phénomène que le débat public peinait à nommer. Le concept de fiqh de l’équilibre, à lui seul, vaut la lecture.
Couverture : Odile Jacob.


