Portrait

Portrait : Frédéric Bastiat, le Français que la France a choisi d’oublier

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Portrait de Frédéric Bastiat, économiste libéral français du XIXe siècle

Économiste le plus traduit de l’histoire française, Frédéric Bastiat est inconnu dans son propre pays. Célébré de Washington à Vienne, censuré par l’oubli à Paris, son effacement dit moins sur lui que sur une nation qui ne supporte pas qu’on défende l’individu contre l’État.

Parcours

1801

Naissance à Bayonne. Orphelin à neuf ans, élevé par son grand-père puis une tante à Mugron, dans les Landes. L’enfance est provinciale, modeste, loin des cercles parisiens qui fabriquent les réputations.

1824

Hérite d’un domaine de 250 hectares à Mugron. Se fait propriétaire-exploitant, sans talent particulier pour les affaires. Lit Franklin, Say, Dunoyer, Locke. La bibliothèque compense ce que la terre ne donne pas.

1831

Nommé juge de paix à Mugron, puis élu au Conseil général des Landes l’année suivante. Tente plusieurs fois de devenir député sous la monarchie de Juillet. Échoue à chaque fois. La politique ne veut pas de lui.

1844

La rupture. À 43 ans, publie dans le Journal des Économistes un article sur l’influence des tarifs douaniers français et anglais. Succès immédiat. Bastiat sort de trente ans d’obscurité en quelques pages.

1846

Fonde l’Association pour la liberté des échanges, calquée sur la Ligue de Manchester de Richard Cobden. Publie les Sophismes économiques, dont la Pétition des fabricants de chandelles, pamphlet demandant d’interdire les fenêtres pour protéger l’industrie de la concurrence du soleil.

1848

Élu député des Landes après la révolution de février. Siège à gauche, vote avec la droite quand la liberté l’exige, avec la gauche quand l’État menace l’individu. Vice-président de la Commission des finances. Inclassable, donc isolé.

1849

Vote en faveur du droit de coalition des ouvriers, ancêtre du droit de grève. Participe au Congrès de la Paix. Engage une controverse de treize lettres avec Proudhon sur la gratuité du crédit. La tuberculose progresse déjà.

1850

Publie La Loi et Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, ses deux textes les plus célèbres. Les Harmonies économiques restent inachevées. Meurt à Rome le 24 décembre, à 49 ans. Inhumé en l’église Saint-Louis-des-Français.

L’homme qui pensait contre son pays

La pensée de Frédéric Bastiat tient en une intuition que la France n’a jamais digérée : la loi peut être l’instrument de la spoliation. Quand l’État organise par la contrainte le transfert de richesses des uns vers les autres, il ne corrige pas l’injustice, il l’institutionnalise. Bastiat appelle cela la « spoliation légale » et la décline en trois degrés : le protectionnisme en est la forme partielle, le socialisme la forme déguisée, le communisme la forme universelle. Dans la France de 1850, cela suffisait à se faire des ennemis dans tous les camps.

Sa méthode intellectuelle repose sur un concept d’une simplicité redoutable : distinguer ce qu’on voit de ce qu’on ne voit pas. Un enfant casse une vitre. Les badauds consolent le propriétaire : au moins, ça fait travailler le vitrier. Six francs pour le vitrier, c’est ce qu’on voit. Mais ces six francs, le propriétaire les aurait dépensés autrement : des chaussures chez le cordonnier, un livre chez le libraire. Le vitrier gagne, mais le cordonnier perd. Et la société, elle, a perdu une vitre. C’est ce qu’on ne voit pas. Joseph Schumpeter, économiste autrichien qui n’était pas enclin aux compliments faciles, considère que Bastiat a ici « découvert » le coût d’opportunité. Cette idée, qui paraît élémentaire une fois formulée, continue de manquer cruellement dans le débat public français chaque fois qu’on célèbre les emplois « créés » par une subvention sans compter ceux qu’elle a détruits.

Ce qui rend Bastiat inclassable, et donc inassimilable, c’est que sa défense de la liberté ne connaît pas de frontière partisane. Il combat le protectionnisme des industriels avec la même vigueur que le socialisme étatique. Il défend le droit de grève des ouvriers et s’oppose à la colonisation de l’Algérie. Il vote contre la peine de mort. Son seul critère est la liberté naturelle de l’individu, ce qui le place tantôt à gauche, tantôt à droite, et toujours seul. Karl Marx le prend suffisamment au sérieux pour le critiquer nommément dans la postface du Capital. On ne réfute pas un adversaire négligeable.

« L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. »

— Frédéric Bastiat, L’État, 1848

La postérité de Bastiat dessine une carte révélatrice. Aux États-Unis, Leonard Read, fondateur de la Foundation for Economic Education, distribue La Loi à des milliers d’exemplaires dès les années 1940. Friedrich Hayek, prix Nobel d’économie, le revendique comme précurseur de l’ordre spontané. Ronald Reagan le cite parmi ses économistes préférés. Margaret Thatcher déclare avoir trouvé chez lui « une défense de la liberté et de l’autonomie individuelle à la fois élégante et puissante ». Le mouvement Tea Party en fait une référence centrale entre 2009 et 2012. Le Liberty Fund publie ses Collected Works en six volumes entre 2011 et 2016. Aucun équivalent n’existe en français.

En France, le silence. Gustave Flaubert écrit en 1871 : « Imaginez que, dans chaque commune, il y ait un bourgeois ayant lu Bastiat… » La phrase dit tout : le conditionnel d’un souhait déjà irréalisable. L’économiste Charles Gide, oncle d’André, rédige en 1887 l’épitaphe universitaire : Bastiat « n’a pas été un véritable chef d’école », ses théories sont « maintes fois réfutées ». L’étatisme de guerre après 1914, puis le keynésianisme, puis la planification gaulliste achèvent de l’ensevelir. Robert Leroux, auteur de Lire Bastiat en 2008, parle d’un « purgatoire » d’un siècle. La critique est recevable sur un point : les Harmonies économiques, inachevées, manquent de formalisation. Mais l’oubli de Bastiat n’est pas intellectuel. Il est culturel. La France n’oublie pas Bastiat parce qu’il s’est trompé. Elle l’oublie parce qu’il a raison sur ce qu’elle ne veut pas entendre.

Les réhabilitations récentes confirment le diagnostic. L’Institut Coppet publie sept volumes de ses œuvres à partir de 2010. Le site Contrepoints et le think tank Génération Libre le citent régulièrement. France Culture lui consacre une émission en 2023. Mais ces initiatives restent marginales, portées par des cercles libéraux que le débat français maintient à la périphérie. L’usage américain de Bastiat est d’ailleurs lui-même sélectif : le Tea Party invoque le pourfendeur de l’État-providence en oubliant le défenseur du droit syndical et de la paix, celui qui votait avec la gauche quand l’individu était menacé.

À retenir

  • L’économiste français le plus lu au monde est inconnu en France. Bastiat est traduit dans des dizaines de langues, enseigné dans les universités américaines, cité par des présidents et des prix Nobel. En France, il n’apparaît dans aucun programme scolaire. Cet écart n’est pas un accident de l’histoire des idées. C’est le symptôme d’une tradition intellectuelle qui a décidé que défendre l’individu contre l’État relevait non pas de la pensée, mais de la déviance.
  • Un penseur inclassable, donc inassimilable. Bastiat défend le libre-échange et le droit de grève, combat le protectionnisme et le colonialisme, refuse la peine de mort et la spoliation légale. La gauche ne peut pas le revendiquer parce qu’il refuse l’État-providence. La droite ne peut pas le revendiquer parce qu’il refuse le protectionnisme. Dans un pays qui pense en blocs, celui qui ne rentre dans aucun bloc disparaît.
  • La France fabrique ses propres oublis. Bastiat n’a pas été réfuté. Il a été enseveli sous un siècle de keynésianisme institutionnel, de marxisme universitaire et de planification gaulliste. Ses concepts, le coût d’opportunité, la spoliation légale, la critique de l’État comme fiction redistributive, sont plus actuels que jamais dans un pays où la dépense publique dépasse 57 % du PIB. La France n’a pas perdu Bastiat par distraction. Elle l’a perdu parce qu’un pays qui se définit par l’État ne peut pas se souvenir de ceux qui le définissent par l’individu.
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