Décryptage

La victimisation, arme de conquête de l’islamisme politique

Manifestation illustrant la victimisation de l'islamisme politique en Europe

L’affirmation. L’islamisme politique se présente comme le porte-voix d’une minorité musulmane persécutée par un Occident structurellement hostile.

Le sous-texte. La victimisation n’est pas un appel à la justice. C’est une stratégie offensive : désigner un bourreau pour s’autoriser, au nom de la légitime défense, ce que la démocratie interdit.

Il existe une différence fondamentale entre se déclarer victime et se victimiser. La victime demande réparation. Celui qui se victimise désigne un coupable. La nuance est décisive, parce qu’elle inverse la dynamique : l’accusation précède l’action, et l’identité de persécuté confère l’immunité d’agir. L’islamisme politique a compris ce mécanisme mieux que quiconque.

La thèse n’est pas nouvelle. Sayyid Qutb, idéologue des Frères musulmans exécuté en 1966, posait déjà dans Milestones que l’Occident opprime structurellement l’islam, et que toute action contre cet oppresseur relève de la légitime défense. Ce qui est nouveau, c’est la sophistication de l’appareil institutionnel construit pour transformer cette thèse en norme internationale.

Nommer l’ennemi

Le mot « islamophobie » ne décrit pas un phénomène. Il désigne un ennemi. La distinction est capitale.

Le terme apparaît chez des ethnologues coloniaux français au début du XXe siècle, dans un sens descriptif sans postérité. Son acception contemporaine a deux foyers.

Le premier est iranien : à la fin des années 1970, les mollahs de Khomeini qualifient d’« islamophobes » les Iraniennes qui refusent le voile, et la fatwa contre Salman Rushdie en 1989 propulse le mot dans le débat occidental. Le second est britannique : le Runnymede Trust le formalise en 1997, puis le CCIF le diffuse en France à partir de 2003.

Mais c’est l’Organisation de la coopération islamique, coalition de 57 états, qui en fait une arme diplomatique à partir de 1999, en portant devant l’ONU des résolutions sur la « diffamation des religions ». Une étude du Harvard Journal of Law and Public Policy, signée par Leonard Leo, Felice Gaer et Elizabeth Cassidy, analyse ces résolutions comme l’exportation des lois anti-blasphème vers le droit international. L’objectif n’est pas de protéger des croyants. C’est de rendre la critique de l’islam politiquement impensable.

Le dispositif s’est institutionnalisé. L’ONU a créé en 2022 une Journée internationale de lutte contre l’islamophobie, fixée au 15 mars. En mai 2025, Miguel Moratinos, ancien ministre espagnol des Affaires étrangères, a été nommé envoyé spécial du Secrétaire général pour le sujet. Cinquante-sept états ont réussi à inscrire dans l’agenda international un concept forgé pour nommer la résistance à leur projet politique. Et ils l’ont fait en se présentant comme victimes.

En France, les services de l’état ont fini par nommer le mécanisme. Le rapport du Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale de mai 2025 identifie la victimisation comme l’un des trois piliers de la stratégie frériste, aux côtés de la dissimulation et du double discours. Le texte est explicite : les Frères musulmans agissent « sous couvert de revendications sociales ou de lutte contre une prétendue islamophobie, concept de victimisation qu’ils ont eux-mêmes créé ». La commission d’enquête parlementaire de décembre 2025 confirme le diagnostic, en pointant des « postures de victimisation notamment au travers de la dénonciation d’une supposée islamophobie d’état ».

Le CCIF, dissous en 2020 après l’assassinat de Samuel Paty, illustre le cycle complet. Ses actifs ont été relocalisés en Belgique sous le nom de CIIB. En juillet 2025, la Sûreté d’état belge a qualifié cette structure de « groupe de pression tendance Frères musulmans ». Le procès en appel d’Abdelhakim Sefrioui, en 2026, offre un condensé du mécanisme : sa défense repose entièrement sur la victimisation. L’avocat Thibault de Montbrial résume : « Sefrioui se rêve martyr de la prétendue France islamophobe. » L’homme qui a contribué à désigner Samuel Paty comme cible se présente en victime de la République. Le schéma DARVO, théorisé par la psychologue Jennifer Freyd, Deny, Attack, Reverse Victim and Offender, nier, attaquer, inverser victime et agresseur, n’a jamais trouvé illustration plus glaçante.

Siège de l'Organisation de la coopération islamique à Djeddah, Arabie saoudite
L’Assemblée générale des Nations Unies, tribune de l’institutionnalisation du concept d’islamophobie par l’OCI

La double armure

La stratégie fonctionne parce qu’elle exploite simultanément deux failles des démocraties libérales. La première est l’immunité victimaire : dans les sociétés post-coloniales, le statut de victime confère une aura morale qui inhibe la critique. Critiquer, ou ne serait-ce que mettre en doute celui qui prétend souffrir, c’est ajouter à sa souffrance. La seconde est l’immunité minoritaire : les protections démocratiques conçues pour les groupes vulnérables sont détournées pour immuniser une idéologie politique.

Le politologue Lorenzo Vidino, dans un rapport pour la Fondapol publié en 2022, qualifie les islamistes d’« entrepreneurs identitaires » qui nourrissent une « culture de victimisation » systématique. Son analyse est précise : « A community under siege tends to close ranks and rely on aggressive leaders. » Une communauté qui se croit assiégée se replie et se soumet à des chefs agressifs. La victimisation ne sert pas qu’à paralyser l’adversaire extérieur. Elle verrouille aussi le contrôle interne.

Soufiane Bencheikh, directeur de la Revue Politique, identifie le double mécanisme : l’islamisme a « appris la langue de ses cibles ». En interne, la victimisation forge un sentiment de persécution qui mobilise et discipline. En externe, elle facilite les alliances avec des forces politiques progressistes trop heureuses de défendre une « minorité opprimée ». Florence Bergeaud-Blackler, dans Le Frérisme et ses réseaux, documente comment le CIIB « développe un discours victimaire qui dépeint la société comme structurellement hostile à l’islam ».

Le pivot décisif a eu lieu dans les années 1990. Olivier Roy, auditionné par la commission parlementaire, situe à cette période le passage des Frères musulmans d’un islamisme de conquête à un islamisme de représentation minoritaire. Le changement n’est pas idéologique. Il est tactique. L’objectif reste le même, mais la méthode s’adapte au terrain : dans une démocratie, la posture de minorité persécutée est plus efficace que l’appel au califat. L’accusation d’amalgame, brandie à chaque tentative de distinction entre islam et islamisme, fonctionne exactement comme un bouclier : l’islamisme a besoin de l’amalgame pour s’abriter derrière les musulmans ordinaires.

En 2006, le philosophe Pascal Bruckner publie La tyrannie de la pénitence, où il formule le mécanisme avec une netteté prophétique : « Le Juif est devenu le Nazi, le Palestinien le Juif, et l’islam radical est désormais la victime de la démocratie occidentale et non son bourreau. » Vingt ans plus tard, le 7 octobre 2023 a vérifié la prédiction : Israël, victime du pire massacre antisémite depuis la Shoah, s’est retrouvé en position d’accusé devant l’opinion mondiale en quelques semaines.

Hamtramck, ou le cycle complet

Hamtramck, Michigan. 28 000 habitants, 42 % nés à l’étranger, majorité musulmane. Cette enclave de la banlieue de Detroit offre le cas d’école du cycle victimaire mené à son terme.

En 2004, Karen Majewski, maire progressiste d’origine polonaise, autorise l’appel à la prière par haut-parleur. Le geste est accueilli comme une victoire de la tolérance. En 2021, Hamtramck élit le premier conseil municipal entièrement musulman des États-Unis, avec Amer Ghalib comme maire. En juin 2023, ce même conseil vote à l’unanimité l’interdiction des drapeaux Pride sur les bâtiments publics. En septembre 2025, un tribunal fédéral valide la décision au nom de la « neutralité de point de vue ». En août 2025, deux conseillers sont inculpés pour fraude électorale.

Karen Majewski a résumé la trajectoire dans The Guardian en juin 2023 :

« We supported you when you were threatened, and now our rights are threatened, and you’re the one doing the threatening. »

— Karen Majewski, ancienne maire de Hamtramck

« Nous vous avons soutenus quand vous étiez menacés, et maintenant nos droits sont menacés, et c’est vous qui menacez. » La phrase condense vingt ans de cycle victimaire en une seule respiration. Mais la réponse d’Abu Musa Choudhury, conseiller municipal d’origine bangladaise élu sur la même liste, est plus révélatrice encore : « By making this about bigotry, it’s making it like you want to hate us. » En faisant de cela une affaire de sectarisme, c’est comme si vous vouliez nous haïr. Le retournement victimaire en une phrase : celui qui proteste contre l’oppression est accusé de haine.

Le cas Ghalib pousse la démonstration plus loin. Sa nomination comme ambassadeur au Koweït a été bloquée au Sénat en raison de ses liens avec les Frères musulmans, d’un « like » sur une publication comparant les Juifs à des singes, et de son soutien au mouvement BDS. De la minorité protégée à la majorité qui opprime, puis à la respectabilité diplomatique : Hamtramck est le laboratoire grandeur nature du paradoxe de Popper, celui d’une tolérance qui n’a pas vocation à protéger les idéologies qui la détruisent.

La sidération

Reste la question décisive : pourquoi les démocraties n’arrivent-elles pas à penser ce mécanisme ?

La réponse tient en un mot : sidération. Les discriminations anti-musulmanes sont réelles et documentées. Nul ne le conteste ici. Mais l’islamisme politique ne fabrique pas ces discriminations à partir de rien. Il les amplifie, les instrumentalise, les érige en preuve d’une hostilité civilisationnelle pour disqualifier toute critique de son projet. La difficulté intellectuelle est de maintenir les deux propositions simultanément : oui, des musulmans subissent des discriminations ; non, cela n’autorise pas l’islamisme politique à parler en leur nom ni à s’ériger en bouclier de la communauté pour avancer ses pions. L’islamisme a besoin que cette distinction soit impossible à penser. Toute tentative de la formuler est immédiatement requalifiée en preuve de l’accusation.

L’Institut Thomas More a formalisé en septembre 2025 la « boucle victimaire » : consolider la communauté autour d’un sentiment de persécution, délégitimer les mesures républicaines en les présentant comme discriminatoires, transférer la charge de la preuve à ceux qui critiquent. Le mécanisme est circulaire, et c’est sa force. Quiconque tente de le décrire se voit opposer l’accusation même qu’il cherche à analyser.

Le 7 octobre 2023 a fonctionné comme un révélateur chimique. Israël, frappé par le pire massacre antisémite depuis la Shoah, s’est retrouvé en quelques semaines en position d’accusé devant une partie de l’opinion mondiale. La vitesse du retournement a stupéfait, mais elle ne devrait pas surprendre. Le mécanisme était en place depuis des décennies. La victimisation n’est pas un discours. C’est une infrastructure.

Les démocraties occidentales ont construit des systèmes de protection des minorités parce qu’elles connaissent leur propre capacité de nuisance. Elles ont raison. Mais elles n’ont pas prévu qu’une idéologie totalitaire apprendrait à parler le langage de ses cibles, emprunterait les habits de la victime pour neutraliser les défenses immunitaires de sociétés conçues pour protéger les faibles. Paradoxe révélateur : les Juifs, minorité infiniment plus petite et historiquement la plus persécutée d’Europe, ne bénéficient d’aucune des protections que les démocraties accordent si généreusement à l’islamisme au nom de la défense des minorités. Le résultat est une impasse logique : celui qui se déclare victime ne peut pas être l’agresseur. Tant que cette prémisse tient, la stratégie est invincible.

Elle ne sera vaincue que le jour où les démocraties cesseront d’être dupes. Le statut de victime ne confère aucune immunité morale. La légitime défense autoproclamée n’est pas la légitime défense. Et un mot inventé pour désigner la résistance à une conquête politique n’est pas un diagnostic, c’est une arme.

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