Quand l’État-providence devient le rempart : anatomie d’un suicide politique annoncé

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Hémicycle vide de l'Assemblée nationale dans une lumière dramatique évoquant la crise politique
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Le budget 2026 présenté par Sébastien Lecornu illustre un paradoxe sidérant : pour contenir le Rassemblement national, le gouvernement français multiplie précisément les politiques qui alimentent sa progression. Dette publique à 120% du PIB, recettes plongeant à 44% du PIB, taxation accrue des entreprises : bienvenue dans l’ère de la « paralysie budgétaire » comme stratégie politique.

L’annonce d’un naufrage budgétaire assumé

Le Premier ministre français Sébastien Lecornu a présenté un budget 2026 qui ne cherche même plus à masquer son caractère insoutenable. Gratuité des repas scolaires, extension des prestations sociales, investissements massifs dans les projets verts : la liste des promesses s’allonge tandis que le financement repose sur une seule variable d’ajustement — les entreprises productives.

Cette stratégie a un coût : les recettes publiques s’effondrent à 44% du PIB, niveau historiquement bas pour un pays habitué à ponctionner plus de la moitié de la richesse nationale. La dette publique, elle, franchira allègrement la barre symbolique des 120% du PIB en 2026. Pour les observateurs du Wall Street Journal, ce budget représente littéralement le « prix de la paralysie » — celui qu’il faut payer pour maintenir le Rassemblement national hors du pouvoir.

Mais à quel prix exactement ? Et surtout : cette stratégie n’est-elle pas le meilleur carburant pour propulser Marine Le Pen à l’Élysée ?

La logique progressiste du « quoi qu’il en coûte » politique

Derrière ce budget se cache une conviction progressiste profondément ancrée : l’extension de l’État-providence constituerait un rempart contre l’extrémisme. Plus de prestations, plus de gratuité, plus de services publics — et les Français, rassasiés par la sollicitude étatique, tourneraient le dos aux sirènes populistes.

Cette théorie repose sur un présupposé jamais interrogé : les citoyens voteraient pour le RN par frustration matérielle, et non par rejet d’un système politique perçu comme hors-sol. Il suffirait donc d’arroser davantage pour éteindre l’incendie.

Pourtant, les faits racontent une histoire différente. La France détient déjà le record mondial de dépenses publiques rapportées au PIB — environ 57% avant ce budget 2026. Si la générosité étatique immunisait contre le vote protestataire, la France devrait être le pays le plus imperméable au populisme en Europe. Or, c’est précisément l’inverse qui se produit.

Le vote RN ne se nourrit pas principalement de misère économique, mais d’un sentiment diffus d’abandon, de mépris culturel et d’impuissance politique. Les électeurs qui basculent vers Marine Le Pen ne réclament pas tant plus d’aides que la restauration d’un contrôle sur leur destin collectif — frontières, identité, souveraineté. En réponse, le gouvernement leur propose… des repas scolaires gratuits.

L’impasse de la redistribution sans production

Le second pilier de ce budget révèle une incompréhension économique majeure : on ne peut redistribuer indéfiniment sans produire. Or, la « solution » de Lecornu consiste à pressurer encore davantage les entreprises — celles-là mêmes qui créent la richesse permettant de financer l’État-providence.

Cette logique fiscale relève d’une vision statique de l’économie : les entreprises seraient des vaches à lait inépuisables, dont la production ne serait jamais affectée par le niveau de prélèvement. Dans cette optique, augmenter les impôts n’a aucune conséquence sur la croissance, l’investissement ou l’emploi. Il suffit de tourner le robinet fiscal pour remplir les caisses.

Sauf que la réalité économique fonctionne autrement. Les entreprises françaises, déjà parmi les plus taxées d’Europe, font face à une concurrence internationale féroce. Chaque point de fiscalité supplémentaire rogne leur compétitivité, décourage l’investissement, freine l’innovation. Résultat : moins de croissance, moins d’emplois, moins de recettes fiscales à terme.

Le cercle vicieux s’enclenche : pour financer les promesses sociales, on taxe les entreprises ; cette taxation affaiblit le tissu productif ; l’affaiblissement génère moins de richesse ; pour compenser, on augmente encore les impôts. Pendant ce temps, la dette s’envole — 120% du PIB —, transférant le fardeau aux générations futures qui, elles, n’ont pas voté pour cette folie budgétaire.

Les précédents historiques : quand la fuite en avant nourrit le chaos

Cette stratégie du « tout-social » pour contenir l’extrême droite n’est pas inédite. Elle rappelle les dernières années de la République de Weimar, où les gouvernements successifs multipliaient les dépenses sociales pour acheter la paix civile, tout en perdant le contrôle des finances publiques. On connaît la suite.

Plus près de nous, la Grèce des années 2000 offre un exemple saisissant. Dépenses publiques inconsidérées, dette explosive, clientélisme généralisé : le système grec s’est effondré en 2010, entraînant une décennie de récession brutale et l’émergence d’Aube dorée, parti néonazi qui captait jusqu’à 7% des voix en 2015. C’est précisément l’incurie budgétaire qui a ouvert la porte aux extrêmes.

Aujourd’hui, le gouvernement Lecornu marche sur la même corde raide. En assumant un budget de « paralysie », il admet implicitement que la classe politique française est incapable de réformer, de hiérarchiser, de dire non. Cette paralysie n’est pas un accident — elle est l’essence même du système progressiste contemporain, où toute demande sociale doit être satisfaite, où tout « droit » proclamé doit être financé, où le principe de réalité devient suspect.

Le déni du réel comme signature progressiste

Au fond, ce budget révèle une caractéristique centrale de l’idéologie progressiste : le refus du tragique. Dans l’univers mental progressiste, il n’existe pas de dilemmes insurmontables, pas de contraintes indépassables, pas de choix déchirants. Tout problème a une solution technique — il suffit d’y consacrer les moyens.

Cette vision postule que la politique relève de la gestion administrative : il s’agit simplement d’optimiser les flux budgétaires pour atteindre un équilibre social harmonieux. Les conflits d’intérêts, les tensions identitaires, les limites de la dette publique — tout cela n’est que résistance archaïque au progrès.

Dans cette optique, le vote RN devient un simple symptôme de mal-être économique, qu’on traite par davantage de prestations sociales. Que ce mal-être soit d’abord culturel, identitaire, civilisationnel — voilà ce que l’élite progressiste ne peut concevoir. Son logiciel intellectuel n’intègre pas cette variable.

Le budget Lecornu incarne cette surdité : il répond à une crise politique profonde par un réflexe pavlovien — dépenser plus. Il traite un rejet existentiel du système par une surenchère dans l’assistanat. Il pense acheter la paix sociale quand il achète, au mieux, un répit provisoire ; au pire, l’explosion finale.

L’engrenage : comment la « solution » devient le problème

Le paradoxe suprême de cette stratégie tient à son caractère auto-réalisateur. En multipliant les dépenses pour contenir le RN, le gouvernement aggrave précisément les maux qui nourrissent son ascension.

Taxation excessive ? Elle décourage l’entrepreneuriat et détruit l’emploi — alimentant le ressentiment des classes populaires. Dette vertigineuse ? Elle hypothèque l’avenir des jeunes générations — creusant le fossé intergénérationnel. Clientélisme budgétaire ? Il nourrit le sentiment que le système politique n’est qu’une vaste machine à redistribuer l’argent des autres — confirmant la thèse RN d’une « oligarchie » déconnectée.

Au lieu de restaurer la confiance, ce budget la détruit méthodiquement. Il dit aux Français : « Nous savons que le système est brisé, mais nous n’avons d’autre solution que de l’emballer dans du scotch budgétaire. » Message peu mobilisateur.

Plus grave encore, cette stratégie valide le diagnostic du Rassemblement national. En présentant la « paralysie » comme le prix à payer pour les tenir éloignés du pouvoir, le gouvernement reconnaît implicitement qu’il n’a plus de projet, plus de vision, plus d’élan — juste la gestion de l’existant et la peur du changement. Le RN, lui, incarne précisément le changement. Qui, dans ces conditions, paraît le plus crédible pour sortir la France de l’ornière ?

Épilogue d’une illusion

Le budget 2026 ne sauvera pas la République française de Marine Le Pen. Il en accélère au contraire l’avènement. En multipliant les rustines sociales sur un modèle à bout de souffle, en refusant toute réforme structurelle par lâcheté politique, en préférant la dette facile à la vérité difficile, Sébastien Lecornu ne fait que repousser l’échéance — et aggraver la facture.

L’histoire jugera cette génération de dirigeants non sur leurs intentions — toujours présentables — mais sur leurs résultats. Et le résultat s’annonce implacable : ils auront transformé une crise politique en catastrophe budgétaire, puis en désastre démocratique. La « paralysie » qu’ils revendiquent aujourd’hui comme stratégie deviendra demain leur épitaphe.

Reste une question lancinante : combien de temps peut-on acheter le statu quo à crédit ? La France s’apprête à le découvrir.

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