Les faits. Les Émirats arabes unis ont renoncé à cofinancer le programme Rafale F5, estimé à 5 milliards d’euros, après le refus de Paris de transférer ses technologies d’optronique. En parallèle, la France a travaillé au Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) à vider de sa substance une résolution autorisant l’usage de la force pour rouvrir le détroit d’Ormuz, se retrouvant de fait aux côtés de la Russie et de la Chine.
L’idée implicite. La France protège sa souveraineté technologique et fait preuve de prudence diplomatique. Deux postures responsables, cohérentes avec son rang de puissance nucléaire indépendante.
Notre décryptage. Macron envoie des pilotes français intercepter des drones iraniens au-dessus d’Abu Dhabi, mais refuse aux Émirats l’autonomie stratégique qu’ils financent. Il leur demande 70 % de la facture en gardant 100 % de la technologie. Et quand ces mêmes alliés réclament une action collective sur Ormuz, Paris vote avec Moscou et Pékin. Ce n’est pas de la prudence. C’est une incohérence qui se paie.
Le 21 décembre 2025, Emmanuel Macron se rend à Abu Dhabi. La visite devait sceller un partenariat industriel sur le futur Rafale F5. Elle a scellé une rupture. Les Émirats proposaient 3,5 milliards d’euros, soit 70 % du programme, en échange d’une association au développement et d’un accès aux systèmes d’optronique français. Paris a refusé. Catégoriquement.
Côté émirati, le verdict est sans appel. Des sources diplomatiques rapportent, selon BFM Business, « une forme de rigidité, voire d’arrogance » de la part française. Côté Élysée, Macron aurait ensuite blâmé la Direction générale de l’armement (DGA) et l’état-major des armées (EMA) pour la gestion ratée des négociations. L’argument officiel est connu : non-prolifération, protection du patrimoine technologique souverain. L’argument est légitime. Il est aussi insuffisant quand on parle d’un client qui a déjà signé un contrat de 16 milliards d’euros pour 80 Rafale F4, dont les premières livraisons ne commenceront qu’en 2027.
Car la France ne vend pas des avions aux Émirats comme on vend des voitures à un concessionnaire. Elle y maintient une base militaire permanente, le Camp de la Paix, avec 700 soldats. Des pilotes français de Rafale interceptent quotidiennement des drones Shahed iraniens dans le ciel émirati. Macron lui-même l’a souligné le 3 avril 2026 depuis Séoul. La France risque la vie de ses soldats pour défendre les Émirats, mais refuse de leur confier les clés de l’avion qu’ils financent aux deux tiers. Le mot qui vient à l’esprit n’est pas « souveraineté ». C’est « léonin ».
3,5 milliards sans retour sur investissement
Le résultat est prévisible. La France devra financer seule le programme F5, avec des retards que personne ne conteste. La Loi de programmation militaire (LPM), actualisée le 8 avril 2026, a été gonflée de 36 milliards d’euros pour atteindre 449 milliards. Le programme européen SCAF accumule les retards, rendant le F5 indispensable comme solution de continuité pour l’armée de l’Air. Chaque mois de retard sur le F5 fragilise la crédibilité opérationnelle française.
Les Émirats, eux, ne manquent pas d’alternatives. La Corée du Sud propose le KF-21 Boramae. La Turquie développe le TAI TF Kaan. La Chine pousse le J-35. Trois programmes dont les pays d’origine ne font pas de la technologie un sanctuaire inaccessible, mais un instrument de partenariat. La rigidité française ne protège pas l’industrie de défense. Elle pousse ses meilleurs clients vers la concurrence.
« Irréaliste. »
Emmanuel Macron, qualifiant toute opération militaire offensive sur le détroit d’Ormuz, 2 avril 2026
Ce mot, lâché à la veille du vote au CSNU, résume la deuxième incohérence. Le 28 février 2026, l’Iran ferme le détroit d’Ormuz. Vingt pour cent du commerce pétrolier mondial bloqué. Cent cinquante navires immobilisés. Le 17 mars, Macron refuse de participer à des opérations de sécurisation « dans le contexte actuel ». Le 3 avril, Bahreïn dépose une résolution invoquant le Chapitre 7 de la Charte des Nations unies, autorisant l’usage de la force. La France travaille à supprimer cette clause, bloquant le processus. Le vote est reporté.
Du même côté que Moscou et Pékin
Précisons : la France n’a pas formellement exercé son veto. Elle a vidé la résolution de sa substance, ce qui revient au même pour les pays du Golfe qui comptaient sur elle. Et elle s’est retrouvée, dans cette manœuvre, aux côtés de la Russie et de la Chine, les deux puissances qui ont leurs propres raisons de ménager Téhéran.
Paris a ses arguments. Éviter l’escalade. Ne pas s’engager dans un conflit dont les contours sont incertains. La position française sur Ormuz n’est pas identique à celle de Moscou, qui protège un allié stratégique, ni à celle de Pékin, qui sécurise ses approvisionnements iraniens. Mais en diplomatie, ce qui compte n’est pas l’intention. C’est l’image. Et l’image, vue depuis Abu Dhabi, Riyad ou Manama, est limpide : la France protège les Émirats avec ses soldats le matin et vote contre leurs intérêts l’après-midi.
En 2021, l’Australie annulait un contrat de 56 milliards d’euros pour des sous-marins français au profit du pacte AUKUS avec les États-Unis et le Royaume-Uni. Paris avait alors dénoncé un « coup dans le dos ». Cinq ans plus tard, la France applique une logique symétrique avec les Émirats : exiger la confiance de ses partenaires tout en refusant de la leur accorder.
Le problème est simple : la France n’a plus les moyens de ses ambitions. Elle ne peut pas financer seule un programme à 5 milliards, protéger seule ses intérêts dans le Golfe, et dans le même temps imposer ses conditions comme la superpuissance qu’elle n’est plus depuis longtemps. Quand on a besoin de ses alliés, on ne leur demande pas de payer la facture et de fermer les yeux. On les traite en partenaires. Ou on les perd.



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