Ce ne sont pas des brutes illettrées qui défoncent les portes des synagogues d’Oradea. Ce sont des étudiants en droit, en médecine, en lettres. Des jeunes gens qui lisent Goethe et Dostoïevski, qui portent la cravate et savent conjuguer le latin. La barbarie, ici, ne descend pas de la misère. Elle descend des amphithéâtres.
Un pogrom, du russe pogromit, détruire. Le mot désigne une violence collective, souvent planifiée, dirigée contre la minorité juive, ses lieux de culte, ses commerces, ses corps. Ce n’est ni une émeute spontanée ni un accident. C’est un fait récurrent de l’histoire du XXe siècle en Europe de l’Est. Début décembre 1927, des trains spéciaux convergent vers la gare d’Oradea, ville de l’ouest de la Roumanie que les Hongrois appellent encore Nagyvárad et les Allemands Grosswardein. À bord, cinq mille étudiants venus de tout le pays. Certains portent la croix gammée en bavette autour du cou. C’est la première fois que ce symbole apparaît dans les rues d’Oradea.
Cinq mille étudiants, une ville et six synagogues
Oradea, en cette fin d’année 1927, est une ville que trois peuples se partagent. Hongrois, Juifs, Roumains y cohabitent depuis des siècles. La communauté juive, documentée depuis 1489, compte environ 15 000 âmes. Elle a bâti dix-huit synagogues, dont la majestueuse Zion sur la rue Kossuth Lajos, chef-d’œuvre du courant néologue, branche réformée du judaïsme hongrois, de mille places inauguré en 1878. Sur la rue Teleki, la plus récente date d’un an à peine.
Le traité de Trianon, signé en 1920, a rattaché la Transylvanie à la Roumanie. Oradea est devenue roumaine alors qu’elle était majoritairement hongroise et juive. La Constitution de 1923 accorde la pleine citoyenneté aux Juifs, sous pression des traités de paix. Cette concession est immédiatement contestée par la Ligue de défense national-chrétienne d’Alexandru C. Cuza, qui promet un « antisémitisme d’action immédiate » et recrute massivement dans les universités.
C’est dans ce climat que le gouvernement Brătianu autorise le IIe Congrès national de l’Union des étudiants chrétiens à se tenir à Oradea, les 4, 5 et 6 décembre 1927. Le choix de la ville n’est pas anodin : c’est la grande cité transylvaine à majorité non roumaine. Le sous-secrétaire d’État Gheorghe Tătărescu accorde les gratuités ferroviaires. Les trains spéciaux se remplissent.
Le congrès s’ouvre par des offices dans les cathédrales orthodoxes et un hommage devant la statue du roi Ferdinand. Les discours donnent le ton. Le président Lorin Popescu évoque « une faux de la mort planant sur le pays ». Un délégué dénonce « l’invasion d’un peuple étranger, les Juifs ». Un autre proclame « une Roumanie roumaine ». Dans les comités d’honneur siègent Cuza et le poète-politicien Octavian Goga.

Le soir du 6 décembre, c’est l’étincelle. Fleischer Sándor, journaliste juif du quotidien Nagyvárad, est reconnu et agressé. Ned Keller, un Américain marié à une femme juive, est battu à son tour. Le préfet de police Gheorghe Bunescu se précipite et tente de protéger Fleischer de son propre corps. La foule le soulève littéralement sur ses épaules, puis se dirige vers les synagogues en brisant les vitrines sur son passage. Des « chefs de file bienveillants » indiquent aux assaillants quelles sont les cibles juives. Le pogrom n’a rien de spontané.
Les Torah brûlent sur la place Bemer
La nuit du 7 au 8 décembre, Oradea bascule. Rue Kossuth Lajos, rue Szacsvay, rue Rákóczi, place Nagypiac : les étudiants saccagent méthodiquement les commerces juifs, fracassent les enseignes, défoncent les devantures. Sur la place Nagypiac, ils s’emparent d’hommes juifs et leur coupent la barbe et les papillotes avec des ciseaux. Plus de cent hommes sont battus, plusieurs grièvement. Un prêtre chrétien et des officiers de l’armée qui tentent de s’interposer sont frappés par erreur.
Trois cents étudiants se dirigent vers la synagogue de la rue Teleki, construite un an plus tôt. Ils défoncent les portes à coups de bâtons et de poutres, arrachent les bancs, les projettent par les fenêtres brisées, allument un bûcher dans la cour. Puis ils s’emparent des rouleaux de Torah, des menorot, du voile de l’Arche et des talits. Ils les transportent sur la place Bemer, y érigent un second bûcher et brûlent tout.
La synagogue Zion, sur la rue Kossuth Lajos, subit le même sort. À l’intérieur, parmi les bancs fracassés, gisent des livres de prière déchirés, des fragments de talits, des rouleaux de Torah lacérés, des morceaux de verre de lustres brisés. Six synagogues sont dévastées au total.
Le mercredi matin, des scènes que les habitants d’Oradea n’oublieront pas. De jeunes hommes en casquettes d’étudiants se dépêchent vers la gare, des rouleaux de Torah sous les bras, emportés comme trophées de guerre.
Car le pogrom voyage. L’historien Lucian Năstasă-Kovács le qualifiera de « pogrom itinérant ». Sur les trajets de retour, les étudiants saccagent des commerces et des synagogues à Huedin, Cluj, Ciucea, Brașov, Târgu Ocna. Ils transportent avec eux l’excitation de la violence, de wagon en wagon, de gare en gare.

La loi martiale est déclarée. Le commandant de la garnison d’Oradea fait charger les étudiants dans des trains pour Cluj. Le général Moșoiu, ministre des Transports, rend visite aux responsables de la communauté juive, présente les excuses officielles, promet des indemnisations. Le préfet et le chef de la police sont mutés. Le 28 février 1928, un conseil de guerre juge 27 inculpés à Cluj : 17 sont acquittés, 10 condamnés à des peines de dix jours à sept mois de prison. Tătărescu, celui qui a accordé les trains gratuits, conserve son poste.
Le grand rabbin Benjamin Fuchs décrète le 13e jour de Kislev jour de jeûne et de deuil. Il rédige des prières de Selichot spéciales, distribuées dans l’ordre de la liturgie. Hegedüs Nándor, chroniqueur de la ville, écrira plus tard qu’Oradea fut « un signal historique ». Un signal que personne n’entendit.
Dix-sept ans plus tard, entre le 23 mai et le 27 juin 1944, les 27 215 Juifs d’Oradea sont entassés dans des wagons à bestiaux, 80 à 90 personnes par wagon prévu pour six animaux, avec un seau d’eau pour quatre jours de voyage. Destination : Auschwitz-Birkenau. La quasi-totalité est exterminée. Des dix-huit synagogues d’Oradea, la plupart sont encore debout aujourd’hui, désormais sous protection policière. Leurs bancs sont vides.

