Décryptage

Le Figaro et l’Iran : autopsie d’une décadence idéologique

Kiosque à journaux parisien de nuit - Le Figaro Iran décadence idéologique

L’affirmation. Le Figaro, journal de la droite atlantiste française, couvre la guerre en Iran avec le professionnalisme et la neutralité qu’on attend d’un quotidien de référence.

Le sous-texte. En une semaine, le journal a systématiquement adopté le cadrage iranien du conflit, effacé les voix dissidentes iraniennes de sa couverture, et classé en « faits-divers » un attentat terroriste déjoué à Paris, directement lié à la guerre qu’il couvrait en boucle.

25 à 30 articles en sept jours. Du 22 au 28 mars 2026, Le Figaro a couvert la guerre en Iran avec une intensité éditoriale remarquable. Lives en continu, éditoriaux, analyses, reportages. Un traitement massif, professionnel en apparence. Le problème n’est pas la quantité. C’est la direction.

Il existe une manière de couvrir un conflit qui, sans jamais mentir sur les faits, oriente méthodiquement la lecture. Elle ne passe pas par l’invention. Elle passe par le lexique, par le choix des voix amplifiées, par le silence sur ce qui dérange. C’est exactement ce que Le Figaro a fait pendant cette semaine de mars, et c’est d’autant plus troublant que ce journal, fondé par Serge Dassault, incarnait historiquement la ligne pro-américaine et pro-israélienne de la droite française.

Le corpus : une semaine sous le prisme de Téhéran

Premier réflexe d’analyse : compter. Sur la période du 22 au 28 mars, Le Figaro a publié entre 25 et 30 articles consacrés au conflit iranien. La formulation dominante, martelée dans chaque article et chaque live, est la suivante : « la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël ». Pas « la guerre contre l’Iran ». Pas « le conflit irano-américain ». Non. La guerre déclenchée par. L’attribution de responsabilité est dans la grammaire, avant même le premier argument.

Philippe Gélie, directeur de la rédaction, donne le ton dans son éditorial du 26 mars : « En lançant les hostilités avec l’Iran, Donald Trump a placé une autre guerre au centre du monde. » Quelques jours plus tôt, il signait « Guerre en Iran, la diplomatie magique de Donald Trump », un texte dont le titre dit tout. L’Iran ne lance rien. L’Iran ne déclenche rien. L’Iran subit, résiste, riposte. Le verbe actif est toujours américain ou israélien.

Ce qui frappe, au-delà du lexique, c’est l’architecture des voix. Le Figaro a relayé longuement Abbas Araghchi, le chef de la diplomatie iranienne : « C’est au peuple iranien de choisir son nouveau dirigeant. » Belle phrase. Aucun journaliste du Figaro ne lui a opposé que le peuple iranien n’a jamais eu ce choix sous la République islamique. Georges Malbrunot, star reporter du journal pour le Moyen-Orient, a transmis la colère des pays du Golfe : « Ce n’est pas notre guerre, c’est vous qui l’avez déclenchée. » Curt Mills, de la revue conservatrice américaine The American Conservative, a été convoqué pour prédire le « tombeau du second mandat Trump ».

Qui manque à l’appel ? Tout le monde. Aucune tribune rappelant la nature du régime iranien. Aucune voix de la diaspora iranienne. Aucune mention du mouvement Femme-Vie-Liberté, qui a pourtant secoué l’Iran en 2022. Aucun rappel du programme nucléaire comme menace existentielle. Le Figaro n’a pas censuré ces voix. Il a fait quelque chose de plus efficace : il ne les a pas invitées.

Le lexique de la mansuétude

Les mots ne sont pas innocents. Ils ne l’ont jamais été dans la couverture d’un conflit, et les rédactions le savent. Voici ce que révèle une lecture systématique du vocabulaire employé par Le Figaro pendant cette semaine.

Côté américano-israélien : « offensive », « attaque », « guerre de Trump », « escalade ». Ce sont des mots d’agresseur. La personnalisation, « la guerre de Trump », rattache le conflit à un homme, pas à une stratégie, pas à une coalition, pas à une menace. Un caprice. Côté iranien : « riposte », « représailles », « refus », « conditions ». Ce sont des mots de défenseur. Téhéran « refuse » la proposition américaine, ce qui est le verbe de la dignité. Téhéran « pose cinq conditions », ce qui est le geste de l’acteur rationnel. Téhéran ne menace pas, n’attaque pas, ne finance pas le terrorisme. Téhéran résiste.

Un titre du Figaro résume le basculement : « Tsahal va s’effondrer : l’armée israélienne n’a plus les moyens de ses guerres. » Ce n’est pas un titre d’analyse militaire. C’est un titre de souhait, formulé comme un pronostic. Le journal qui, il y a vingt ans, aurait titré sur la puissance de dissuasion israélienne, annonce désormais son effondrement.

« Les pays du Golfe sont furieux contre les États-Unis et Israël. Ce n’est pas notre guerre, c’est vous qui l’avez déclenchée. »

— Georges Malbrunot, Le Figaro

Malbrunot ne commente pas cette déclaration des pays du Golfe. Il la relaie. La Russie, qui qualifie l’intervention d’« aventure dangereuse » et de « diktat » américain, bénéficie du même traitement : citée sans mise en perspective, sans rappel que Moscou est un allié stratégique de Téhéran. Le Figaro, en 2026, offre à la propagande russe sur l’Iran le même écrin neutre qu’il offrirait à un communiqué de l’Élysée. Pour peu, Poutine serait présenté comme un pacifiste.

Kiosque à journaux sur un boulevard parisien avec immeubles haussmanniens
Un kiosque à journaux sur un boulevard parisien. C’est ici que Le Figaro rencontre ses lecteurs chaque matin.

650 grammes d’explosif, rue de la Boétie

Le 28 mars 2026, à 3h30 du matin, un mineur de 17 ans est interpellé par la BAC rue de la Boétie, dans le 8e arrondissement de Paris. Il porte un bidon de 5 litres d’hydrocarbure, un tube de mortier d’artifice et 650 grammes de poudre explosive. Sa cible : une agence Bank of America. Le Parquet national antiterroriste (PNAT) est saisi. Laurent Nunez, préfet de police de Paris, déclare « soupçonner un lien » avec le conflit en Iran.

L’attentat s’inscrit dans une série européenne : incendies et explosions contre des cibles américaines, israéliennes ou juives en Norvège, en Belgique, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni. Dès le 1er mars, les services secrets allemands avaient alerté sur des cellules dormantes iraniennes en Europe. Bloomberg titre : « Attentat déjoué contre Bank of America à Paris, lié à la guerre au Moyen-Orient. » CBS News classe l’affaire en terrorisme. CNBC, Euronews, Al Jazeera font de même.

Le Figaro ? Rubrique « Faits-divers ».

Pas « International ». Pas « Guerre en Iran ». Pas même « Sécurité ». Faits-divers. Le même jour, le live Iran du Figaro continuait de défiler, article après article, analyse après analyse. Aucun ne mentionnait l’attentat déjoué à 3 kilomètres de la rédaction. Aucun éditorialiste n’a relié les 650 grammes d’explosif de la rue de la Boétie au conflit qu’il couvrait en boucle depuis une semaine. L’alerte allemande du 1er mars sur les cellules dormantes iraniennes ? Jamais reprise dans la couverture de la semaine.

Le journal qui humanise le régime iranien a fait disparaître la preuve que ce régime, ou son idéologie, frappe sur le sol français.

L’anti-américanisme structurel français. Le réflexe n’est pas nouveau. Depuis la sortie de l’OTAN par de Gaulle en 1966, la France cultive une défiance instinctive envers Washington. L’apogée : le discours de Villepin à l’ONU en 2003, contre la guerre d’Irak. Le même schéma médiatique était à l’œuvre, critique massive de l’intervention américaine, humanisation des victimes irakiennes, sous-estimation de la nature du régime de Saddam Hussein. Mais en 2003, Saddam ne faisait pas poser de bombes à Paris. En 2026, la complaisance a un coût que les Français paient dans leur chair, rue de la Boétie, à 3h30 du matin.

La décadence idéologique

Le mot est fort. Il est exact. Ce qui se joue dans la couverture du Figaro n’est pas un biais journalistique ordinaire. C’est l’aboutissement d’une pulsion idéologique si profonde qu’elle annihile l’instinct de survie.

Le mécanisme est simple et vieux comme la géopolitique : l’ennemi de mon ennemi est mon ami. Les États-Unis agacent, Israël divise, donc quiconque leur « tient tête » bénéficie d’une présomption de sympathie. De Saddam Hussein à Vladimir Poutine, une partie de l’opinion française, pas seulement à gauche, éprouve une fascination instinctive pour les « résistants » à l’ordre américain. Le Figaro n’échappe plus à cette force d’attraction. Le journal qui aurait dû, par son ADN, être le dernier rempart de la lucidité atlantiste, est le premier à avoir cédé.

Marine Le Pen, citée quatre fois en une semaine pour dénoncer les « buts de guerre erratiques » des États-Unis, a trouvé dans Le Figaro une caisse de résonance inespérée. La convergence est révélatrice : de LFI au RN, du PS aux Républicains, pas un seul parti français ne soutient l’intervention. L’anti-américanisme transcende les clivages. Il est devenu le plus petit dénominateur commun de la vie intellectuelle française.

Le résultat est un journal qui consacre trente articles à plaindre un régime théocratique, qui donne la parole au chef de la diplomatie d’un état qui pend les homosexuels et voile les femmes de force, qui relaie sans commentaire la propagande russe, et qui, le jour où ce même régime inspire un attentat à Paris, classe l’information entre un cambriolage et un accident de la route.

Il y a un mot pour décrire une civilisation qui regarde avec tendresse ceux qui la frappent. Ce mot n’est pas tolérance. Ce mot n’est pas ouverture d’esprit. Ce mot est décadence. Et quand le journal qui devrait sonner l’alarme préfère ranger 650 grammes d’explosif dans la rubrique faits-divers, ce n’est plus un biais éditorial. C’est un symptôme.

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