Critique

Critique : Transmania, de Dora Moutot & Marguerite Stern

7 MIN

Couverture de Transmania de Dora Moutot et Marguerite Stern
Titre
Transmania
Auteures
Dora Moutot & Marguerite Stern
Éditeur
Éditions Magnus
Pages
398
Année
2024
Genre
Essai / Enquête

La promesse du livre. Documenter ce que les auteures appellent « l’un des plus gros casses conceptuels du siècle » : comment une poignée d’idéologues redéfinit le sexe biologique, médicalise les enfants et réduit au silence quiconque proteste.

Ce qu’il apporte vraiment. Une enquête massive, 560 sources, qui pose le diagnostic avant que l’Europe entière ne le confirme. Le ton dérape parfois. Le fond, lui, tient. C’est le livre que personne ne voulait publier, et que tout le monde devrait lire.

En avril 2024, les mairies de Paris et Lyon font retirer les affiches publicitaires de Transmania des panneaux JCDecaux. SOS Homophobie dépose plainte pour incitation à la haine. Les auteures reçoivent des menaces de mort. Le livre grimpe au numéro un sur Amazon. L’effet Streisand dans toute sa splendeur. Ce qui devait être étouffé devient le livre le plus discuté de l’année sur la question trans en France.

Dora Moutot, journaliste et créatrice du compte « T’as joui », et Marguerite Stern, ex-Femen à l’origine du mouvement des collages féministes, n’étaient pas destinées à devenir les figures de proue du féminisme gender critical français. Cofondatrices du collectif Femelliste, elles ont perdu des amis, des revenus, des tribunes. Ce qu’elles ont gagné : la liberté de dire ce que la plupart de leurs contemporains pensent tout bas. Transmania est leur bilan.

Le casse conceptuel du siècle : la thèse de Transmania

La thèse de Transmania tient en une formule que les auteures assènent dès les premières pages : le transgenrisme n’est pas un mouvement de droits civiques, c’est un projet politique global qui vise à abolir la réalité du sexe biologique. Le livre déploie cette thèse sur sept fronts : le constructivisme social contre la biologie, la médicalisation des mineurs, l’effacement des femmes, la cancel culture, les financements opaques, le lien avec le transhumanisme, et les détransitionneuses que personne n’écoute.

Sur la biologie, Moutot et Stern ne s’embarrassent pas de précautions oratoires.

« Tu auras beau te tartiner de gels à base d’œstrogènes toute la sainte journée, les 60 000 milliards de cellules qui te composent porteront toujours la marque de ton sexe : le chromosome sexuel Y. »

Transmania

Le registre est populaire, direct, parfois cru. C’est un choix délibéré. Les auteures tutoient le lecteur, inventent un personnage fictif nommé Robert/Catherine pour illustrer les paradoxes de l’auto-identification, et alternent entre le ton de la conversation et celui de l’enquête documentée. Les 560 notes de bas de page ancrent chaque affirmation dans une source vérifiable.

Le volet le plus accablant de Transmania concerne les enfants. Les auteures documentent en détail les pratiques de la clinique du genre Tavistock à Londres, fermée en 2024 après le rapport de la pédiatre Hilary Cass, et celles de la Pitié-Salpêtrière à Paris. Le passage sur le petit Sasha, en CE1, dont les adultes dissertent sur les parties génitales et la descendance future, condense en quelques lignes l’absurdité d’un système qui a perdu le sens des proportions.

« Ces médicaments sont originellement utilisés pour traiter des cas d’infertilité liés à l’endométriose, le cancer de la prostate, ainsi que pour castrer chimiquement les prédateurs sexuels, car ils suppriment tout plaisir et toute possibilité d’avoir une érection. Voilà ce qu’on administre aujourd’hui aux enfants. Des produits utilisés pour empêcher les pédocriminels de bander. »

Transmania

Le choc est voulu. La formulation est brutale. Les faits, eux, sont exacts : les bloqueurs de puberté comme la triptoréline sont bien utilisés en cancérologie et en castration chimique. Que ces mêmes molécules soient administrées à des enfants prépubères mérite, au minimum, un débat public que le livre a le mérite de forcer.

Une enquête que l’Europe a fini par confirmer

La grande force de Transmania, c’est le calendrier. Publié en avril 2024, le livre précède de quelques jours la sortie du rapport Cass au Royaume-Uni : 400 pages, 32 recommandations, une conclusion sans appel sur l’insuffisance des preuves justifiant les bloqueurs de puberté chez les mineurs. Le NHS exclut désormais ces traitements en dehors d’essais cliniques encadrés.

La Suède avait déjà fait marche arrière en 2021, quand l’hôpital Karolinska de Stockholm a banni les bloqueurs pour les mineurs. Le Danemark, la Finlande et la Norvège ont suivi. En France, l’Académie nationale de médecine appelait dès février 2022 à « la plus grande prudence » par 59 voix contre 20, et la Haute Autorité de santé a confirmé en janvier 2025 l’absence de consensus sur les traitements des mineurs.

Moutot et Stern n’avaient pas le rapport Cass en main quand elles ont écrit Transmania. Elles sont arrivées aux mêmes conclusions par un autre chemin. C’est le signe d’un diagnostic solide.

Les faiblesses du livre sont réelles, mais elles relèvent de la forme, pas du fond. Le ton provocateur, assumé par les auteures, dessert parfois la démonstration : quand l’argument suffit, le sarcasme est de trop. La sélection des exemples privilégie les cas extrêmes du militantisme trans, ce qui expose le livre à la critique du biais de confirmation, formulée notamment par le magazine Causette. Le chapitre sur les financements, qui pointe les investissements de la famille Pritzker et du laboratoire Gilead dans les structures pro-transition, glisse vers un ton conspirationniste que la rigueur du reste de l’ouvrage ne méritait pas. Ces faiblesses sont des faiblesses de calibrage, pas d’analyse.

Transmania s’inscrit dans un corpus gender critical international de plus en plus étoffé : Irreversible Damage d’Abigail Shrier sur la contagion sociale chez les adolescentes, Trans de Helen Joyce sur l’idéologie du genre, Material Girls de la philosophe Kathleen Stock sur le conflit entre identité de genre et droits des femmes, Time to Think d’Hannah Barnes sur le scandale Tavistock, et en France La Fabrique de l’enfant transgenre de la psychanalyste Caroline Eliacheff et de la philosophe Céline Masson. Ce que Moutot et Stern ajoutent à ce corpus avec Transmania, c’est l’accessibilité : là où Stock argumente en philosophe et Barnes en journaliste d’investigation, les deux Françaises écrivent pour le grand public, sans jargon, sans filet.

L’enjeu, du reste, dépasse le cadre trans. Les auteures le formulent avec une clarté qui fait mouche : accepter que la simple déclaration d’un individu suffise à redéfinir une réalité biologique, c’est poser un précédent civilisationnel. Si le sexe est négociable, qu’est-ce qui ne l’est pas ? Si l’auto-diagnostic remplace l’évaluation clinique, si la novlangue remplace les mots, si la censure remplace le débat, c’est l’ensemble du rapport au réel qui vacille. Les auteures citent Orwell, et pour une fois la référence n’est pas galvaudée.

« Penser contre le dogme doit devenir un crime. Le but ultime est d’aboutir à l’autocensure. Tu ne dois pas seulement empêcher les gens de dire ce qu’ils voient, tu dois les empêcher de voir ce qu’ils voient. »

Transmania

Verdict

Transmania n’est pas un livre parfait. Son ton oscille entre l’enquête rigoureuse et le pamphlet, son traitement des financements manque de nuance, et les auteures elles-mêmes concèdent être « un brin conservatrices ». Ces défauts sont réels. Ils ne pèsent rien face à ce que le livre accomplit : documenter, avec 560 sources, un phénomène que l’ensemble de l’establishment médiatique et médical français refusait de regarder en face.

Le rapport Cass a donné raison à leur diagnostic. Les restrictions nordiques ont donné raison à leurs alertes. La proposition de loi du Sénat français, adoptée en mai 2024 par 180 voix contre 136 avant d’être enterrée par la dissolution, a donné raison à leur urgence. Deux femmes menacées de mort, privées de revenus, ostracisées par leur propre camp féministe, ont vu plus clair et plus tôt que les institutions chargées de protéger les enfants.

C’est le livre que le débat français attendait, écrit par les deux personnes que personne ne voulait entendre.

ESSENTIEL

Un livre courageux, documenté, imparfait dans la forme et redoutable sur le fond. Moutot et Stern ont posé le diagnostic avant tout le monde. L’Europe leur a donné raison. À lire pour comprendre comment une idéologie peut, en une décennie, réécrire la biologie, médicaliser les enfants et criminaliser la dissidence.

Couverture : Éditions Magnus.

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