L’affirmation. L’ONU incarne l’ordre multilatéral fondé sur l’égalité souveraine des nations, seul rempart contre l’unilatéralisme et la guerre.
Le sous-texte. En mettant sur un pied d’égalité la Suisse et l’Iran, les démocraties ont construit une machine qui élit les dictatures aux postes de gardiens des droits humains, condamne Israël plus que tous les autres pays réunis et transforme chaque tribune en arme retournée contre ses fondateurs.
L’Iran à la Commission du développement social, et autres oxymores
La République islamique d’Iran, régime théocratique qui pend les homosexuels aux grues, tire sur les adolescentes qui refusent le voile et finance le Hezbollah, le Hamas et les Houthis, a été élue vice-présidente de la Commission du développement social des Nations unies. Plus de 2 000 likes, 400 retweets : la nouvelle a circulé sur X avec cette incrédulité désormais familière devant les productions onusiennes. Pourtant, l’aberration n’est pas un bug. C’est le système qui fonctionne exactement comme il a été conçu.
The Islamic Republic of Iran has been elected Vice-Chair of the U.N. Commission for Social Development.
Can’t make this up pic.twitter.com/ERVnFdznh0
— Open Source Intel (@Osint613) February 11, 2026
Car l’Iran n’est pas un cas isolé. En mars 2024, l’Arabie saoudite a été élue à l’unanimité pour diriger le Forum des Nations unies sur les droits des femmes et l’égalité des sexes. Un pays où chaque femme adulte doit avoir un « gardien » masculin, où le système de tutelle régit les déplacements, le mariage, l’accès aux soins. Human Rights Watch a dénoncé un « mépris choquant pour les droits des femmes ». Amnesty International a qualifié le bilan saoudien de « catastrophique ». Personne n’a empêché le vote.
Le Conseil des droits de l’homme, créé en 2006 pour remplacer une Commission si discréditée que même Kofi Annan réclamait sa dissolution, compte en 2023 plus de 70 % de pays non démocratiques parmi ses membres : Chine, Cuba, Algérie, Érythrée, Kazakhstan. Ce conseil n’a jamais émis une seule condamnation contre la Chine, l’Arabie saoudite, Cuba, le Qatar ou le Pakistan. En revanche, entre 2006 et 2023, il a adopté 108 résolutions de condamnation contre Israël, contre 17 pour la Corée du Nord.
Les chiffres racontent l’histoire que les discours diplomatiques s’efforcent de masquer. En 2022, Israël a été condamné par l’Assemblée générale plus que tous les autres pays du monde réunis : 15 résolutions contre 13 pour l’ensemble de la planète. En 2020, le ratio atteignait 17 contre 6, soit plus de 70 % des résolutions pays. Aucune résolution sur les droits de l’homme en Chine, au Venezuela, en Biélorussie, en Turquie, au Pakistan, au Vietnam, en Algérie et dans 175 autres pays. Selon UN Watch, l’Assemblée générale a adopté 155 résolutions contre Israël entre 2015 et 2023. L’Iran en a reçu 8. La Russie, 24.
De San Francisco à Doha, anatomie d’une dérive
L’ONU n’a pas toujours été cette caricature. La Charte signée à San Francisco le 26 juin 1945, dans les décombres encore fumants de la Seconde Guerre mondiale, portait une ambition immense : « proclamer à nouveau notre foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine ». Le 10 décembre 1948, au Palais de Chaillot à Paris, la Déclaration universelle des droits de l’homme était adoptée sous la présidence d’Eleanor Roosevelt, qui guidait la rédaction avec 18 nations et la décrivait comme « la Magna Carta internationale pour toute l’humanité ».
La dérive commence avec la décolonisation. Le bloc des non-alignés, coalition hétéroclite réunissant des régimes autoritaires derrière le paravent de l’anti-impérialisme, comprend vite le levier que représente l’Assemblée générale : un pays, une voix, quelle que soit la nature du régime. Le 10 novembre 1975, la résolution 3379 assimile le sionisme au racisme, adoptée par 72 voix contre 35 avec 32 abstentions.
« Les États-Unis se lèvent pour déclarer devant l’Assemblée générale des Nations Unies, et devant le monde, qu’ils ne reconnaissent pas, qu’ils ne respecteront pas, qu’ils n’accepteront jamais cet acte infâme. »
— Daniel Patrick Moynihan, ambassadeur des États-Unis à l’ONU, 10 novembre 1975
Moynihan avait prévenu que diluer le mot « racisme » polluerait la lutte contre le racisme lui-même. Il aura fallu seize ans pour que la résolution soit révoquée, le 16 décembre 1991, par 111 voix contre 25. Les 25 pays ayant maintenu leur vote forment une géographie éloquente : Afghanistan, Algérie, Arabie saoudite, Bangladesh, Cuba, Corée du Nord, Iran, Irak, Libye, Pakistan, Syrie, Yémen. Les mêmes qui, trente ans plus tard, siègent aux commissions des droits humains.

En mars 2007, Hillel Neuer, directeur d’UN Watch, ONG fondée en 1993 par Morris Abram, ancien procureur au tribunal de Nuremberg, a résumé la trajectoire devant le Conseil des droits de l’homme lui-même.
« Ce Conseil a trahi les rêves de ses fondateurs et est devenu un cauchemar. Il est dominé par une alliance de régimes répressifs incluant la Chine, Cuba et l’Arabie saoudite, qui agit systématiquement pour saper les principes créés par la génération d’Eleanor Roosevelt. »
— Hillel Neuer, directeur d’UN Watch, Conseil des droits de l’homme, mars 2007
D’Eleanor Roosevelt à Francesca Albanese, la distance se mesure en années-lumière morales. Rapporteure spéciale pour les territoires palestiniens depuis 2022, Albanese s’est illustrée le 8 février 2025 lors d’un forum Al Jazeera à Doha où elle apparaissait en vidéoconférence aux côtés de Khaled Mechaal, chef du Hamas, et du ministre iranien Abbas Araghchi. Elle y a déclaré que l’humanité avait un « ennemi commun » permettant un « génocide » à Gaza. La France, par la voix de Jean-Noël Barrot, a réclamé sa démission le 11 février 2026 pour ses « propos outranciers et coupables ». Le département du Trésor américain l’a désignée specially designated national dès juillet 2025 sous Marco Rubio. En 2014, Albanese avait déjà affirmé que « l’Amérique et l’Europe » étaient, l’une « subjuguée par le lobby juif », l’autre par « le sentiment de culpabilité concernant l’Holocauste ».
L’UNRWA, ou comment bureaucratiser un conflit pour l’éternité
Aucune institution n’illustre mieux la mécanique onusienne que l’UNRWA, l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine. Créée en 1950 pour assister les 750 000 réfugiés de la guerre de 1948, elle en recense aujourd’hui 5,9 millions. Non pas parce que le nombre de déplacés a été multiplié par huit, mais parce que l’UNRWA applique une définition du statut de réfugié unique au monde : il est héréditaire. Les descendants des réfugiés de 1948, y compris les enfants adoptés, héritent automatiquement du statut. Aucun autre réfugié sur la planète ne bénéficie de cette transmission. Le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), qui gère tous les autres conflits, travaille à l’intégration dans les pays d’accueil. L’UNRWA perpétue.
Le JDD et Public Sénat ont documenté le même diagnostic : l’UNRWA est « accusée de perpétuer le statut de réfugiés et de ne jamais chercher leur intégration dans les pays d’accueil ». Une agence onusienne dont la mission structurelle consiste à maintenir un problème plutôt qu’à le résoudre : 30 000 employés, 848 millions de dollars de budget annuel en 2023, dont 70 % absorbés par les salaires, et 99 % du personnel recruté localement parmi les Palestiniens.
Après le 7 octobre, Israël a documenté la participation d’au moins 12 employés de l’UNRWA aux massacres, 30 autres y ayant « contribué », et environ 1 500, soit 10 % de l’effectif à Gaza, entretenant des liens avec des groupes terroristes. L’ONU a licencié 9 personnes. Le bureau de contrôle interne des Nations unies a reconnu ne pas pouvoir « authentifier indépendamment » les preuves israéliennes, formule qui dit tout sur la capacité d’auto-examen de l’institution. L’UNRWA est le cas d’école d’une bureaucratie internationale dont l’existence même dépend de la perpétuation du problème qu’elle est censée résoudre.
L’impuissance comme programme
Le Conseil de sécurité, seul organe de l’ONU doté d’un pouvoir contraignant, est paralysé par construction. Depuis 1946, 227 vetos ont été opposés. La Russie en a utilisé 29 depuis la fin de la Guerre froide, les États-Unis 16, la Chine 15. Selon Oxfam, la quasi-totalité des vetos de la dernière décennie concernent la Syrie, Israël et l’Ukraine. En Syrie, la Russie a opposé 18 vetos depuis 2011, dont trois doublés avec la Chine, protégeant méthodiquement le régime Assad.
Les conséquences de cette paralysie portent des noms de villes : Kigali, Srebrenica. Au Rwanda en 1994, le commandant canadien Roméo Dallaire a averti l’ONU dès janvier qu’un génocide était probable. L’avertissement a été ignoré. Le Conseil de sécurité a réduit les effectifs de la MINUAR de 2 500 à 250 casques bleus pendant le génocide, pas avant, pendant. Dix casques bleus belges ont été massacrés. 800 000 morts en cent jours. À Srebrenica en juillet 1995, plus de 8 000 hommes et garçons bosniaques ont été tués dans une « zone de sécurité » des Nations unies. Le pattern est documenté par les rapports internes de l’ONU eux-mêmes : avertissements précoces, clairs et fiables, suivis d’une absence totale d’action préventive.
Ce n’est pas de l’incompétence. C’est de l’architecture. L’ONU a été construite sur le principe que cinq puissances victorieuses de 1945, dont deux deviendraient des autocraties revendiquées, disposeraient chacune d’un droit de veto absolu. Le résultat est un système où la Russie peut bloquer toute action sur la Syrie, la Chine sur le Tibet, et où les deux ensemble garantissent l’immunité de n’importe quel régime allié.
Pendant ce temps, l’Assemblée générale, dépourvue de tout pouvoir contraignant, produit des résolutions comme une imprimante imprime du papier. Et les tribunes onusiennes offrent une légitimité automatique à quiconque y accède. Francesca Albanese siège aux côtés du chef du Hamas et déclare qu’Israël est l’ennemi commun de l’humanité, protégée par son mandat de rapporteure spéciale. L’Iran copréside la commission du développement social. L’Arabie saoudite dirige le forum sur les droits des femmes. Chaque aberration est le produit logique d’un système fondé sur la fiction que tous les régimes sont égaux.
Le gâchis est d’abord moral. Au lieu d’exiger des pays non démocratiques qu’ils embrassent les principes de la Déclaration universelle pour rejoindre l’ONU et accéder à ses privilèges, les démocraties ont accueilli les dictatures comme si elles étaient des régimes normaux. On a déroulé le tapis rouge à des gouvernements qui emprisonnent, torturent et exécutent leurs propres citoyens, en oubliant que derrière chaque siège à l’Assemblée générale occupé par un tyran, il y a un peuple qui subit. L’universalisme onusien n’a pas élevé les dictatures vers la démocratie. Il a dilué la démocratie dans un océan de régimes qui la méprisent.
Les démocraties occidentales qui ont fondé cet ordre en 1945, qui le financent (les États-Unis contribuent à 22 % du budget), qui lui fournissent l’essentiel de sa légitimité intellectuelle, ont construit l’instrument de leur propre neutralisation. L’ONU n’est pas impuissante malgré ses fondateurs. Elle est impuissante by design, et ses fondateurs en portent la responsabilité historique. La question n’est plus de savoir si l’institution peut être réformée. C’est de savoir combien de temps les démocraties continueront de financer la machine qui les condamne.



