Décryptage

Groypers : anatomie d’un suprémacisme qui n’ose pas dire son nom

Le logo Groyper, variante agressive de la grenouille Pepe devenue symbole du mouvement ethno-nationaliste de Nick Fuentes
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L’affirmation. Les Groypers se présentent comme les vrais conservateurs, les seuls à défendre une Amérique chrétienne et blanche menacée par l’immigration et les élites mondialistes.

Le sous-texte. Derrière le vernis patriotique, un système idéologique incohérent qui fusionne ethno-nationalisme, intégrisme catholique et antisémitisme structurel, amplifié artificiellement par des réseaux étrangers et condamné à fracturer le mouvement MAGA de l’intérieur.

En 2019, un crapaud grassouillet remplace les torches de Charlottesville. Le mouvement Groyper naît de cette mue : même suprémacisme blanc, nouvelle stratégie. Là où l’alt-right de Richard Spencer avait échoué en s’affichant sous des croix gammées, les Groypers misent sur l’ironie, les mèmes et un vocabulaire codé pour faire passer l’ethno-nationalisme dans le débat public. Le rebranding est cosmétique. L’idéologie, elle, a des racines profondes.

Du paléoconservatisme au suprémacisme 2.0

Le mouvement Groyper ne surgit pas du néant numérique. Sa filiation intellectuelle remonte aux années 1970, au cœur d’un conflit interne à la droite américaine. Samuel T. Francis, théoricien du paléoconservatisme, forge alors le concept de “Middle American Radicals” : ces blancs de la classe moyenne et ouvrière, selon lui exploités par une élite managériale cosmopolite. Francis reprend la grille de lecture de James Burnham sur la “révolution managériale” pour construire un populisme explicitement racial. Nick Fuentes, streamer politique de 27 ans et fondateur du mouvement Groyper, le revendique sans détour, citant Francis aux côtés de Pat Buchanan et Jared Taylor comme ses influences directes, selon Jacobin.

Pat Buchanan avait popularisé le slogan “America First” dans les années 1990, reprenant celui de l’America First Committee de Charles Lindbergh, un mouvement isolationniste de 800 000 membres dans les années 1940, durablement entaché par son antisémitisme. La filiation Burnham, Francis, Buchanan, Fuentes dessine une ligne claire : chaque génération radicalise la précédente.

Le terreau socio-économique compte autant que la généalogie intellectuelle. La crise de 2008, neuf millions de familles américaines dépossédées de leur logement, un salaire médian réel qui ne retrouve son niveau de 2007 qu’en 2014 : le déclassement de la classe moyenne blanche nourrit un ressentiment que le paléoconservatisme avait théorisé et que les Groypers exploitent. À ce déclassement économique s’ajoute une crise identitaire masculine, Fuentes se décrivant lui-même comme incel et empruntant le vocabulaire de la manosphère. Le mouvement recrute à l’intersection de ces deux frustrations.

Anatomie d’un système de croyances

L’idéologie Groyper repose sur quatre piliers conceptuels dont l’articulation révèle autant la cohérence apparente que les contradictions profondes.

Le premier pilier est l’ethno-nationalisme. Les Groypers défendent le concept d’”American Heritage”, défini comme les descendants blancs des premiers colons, excluant de facto les non-blancs de la citoyenneté légitime. Cette définition raciale de l’américanité se double de la théorie du Grand Remplacement : l’immigration non-blanche serait une substitution démographique délibérée.

Le deuxième pilier, l’antisémitisme structurel, fournit le mécanisme explicatif. La “Jewish Question” (JQ) désigne les juifs comme orchestrateurs du Grand Remplacement via un “Zionist Occupation Government” (ZOG). Ce conspirationnisme transforme un phénomène démographique complexe en complot intentionnel, offrant un récit causal simple à un public en quête de responsables.

Le troisième pilier est l’intégrisme catholique. Fuentes ne défend pas n’importe quel christianisme : il rejette Vatican II et Nostra Aetate (1965), qui reconnaissait la dignité des religions non-chrétiennes. Il prône un “Catholic Taliban rule” où l’État serait subordonné à l’Église et les non-chrétiens exclus de la citoyenneté. Selon l’ADL, il aurait déclaré : “You’re either a Catholic or you’re with the Jews.”

Le quatrième pilier est le vocabulaire comme conquête sémantique. “America First” détourne l’isolationnisme en priorité ethno-raciale. “Based” signifie éveillé aux “vérités” de l’extrême droite. “Redpilled” marque l’adoption de la vision du monde. “JAQ” (Just Asking Questions) est l’arme rhétorique centrale des Groyper Wars : poser des questions orientées sous prétexte de curiosité intellectuelle pour introduire des thèses suprémacistes dans des espaces conservateurs mainstream. Ce lexique fonctionne simultanément comme code d’appartenance et outil de normalisation.

Les contradictions internes de ce système sont structurelles. Le catholicisme est par doctrine universaliste : le salut est offert à tous, la dignité humaine est égale. Fusionner cette théologie avec l’exclusion raciale n’a, comme le soulignent les théologiens, aucun fondement doctrinal cohérent. Plus flagrant encore : l’antisémitisme Groyper coexiste avec le soutien tactique à Donald Trump, dont la plateforme GOP 2024 stipule “Stand with Israel”. Fuentes conseille la dissimulation, selon le Political Research Associates : “Hold it close to the chest.” L’idéologie ne survit qu’en cachant ses propres contradictions.

En 1962, William F. Buckley Jr., fondateur de la National Review et père du conservatisme américain moderne, expulse la John Birch Society et les suprémacistes blancs du mouvement conservateur, les qualifiant de “délirants et dangereux”. En traçant cette ligne rouge, Buckley préserve la crédibilité intellectuelle du conservatisme pour trois décennies. Soixante ans plus tard, le mouvement conservateur a perdu ses Buckley.

La machine à convertir

L’efficacité du mouvement Groyper ne tient pas à la solidité de son idéologie mais à ses mécanismes de persuasion. Le premier est l’ironie comme bouclier. Selon un témoignage devant le Congrès américain, Fuentes « dissimule ses convictions sectaires derrière le sarcasme et l’humour ironique ». Le mème Groyper lui-même, ce crapaud Pepe grassouillet, rend le nationalisme blanc « transgressif et dérisoire, ce qui accroît son attrait », analyse l’Institute for Strategic Dialogue (ISD). L’ironie crée une zone grise permanente : chaque déclaration suprémaciste peut être requalifiée en blague, rendant la critique impossible sans paraître humorless.

Le deuxième mécanisme est l’entonnoir de radicalisation. Le Global Project Against Hate and Extremism (GPAH) documente un parcours type : « Un clip TikTok mène à un livestream complet ; un livestream mène à un groupe Discord ; un groupe Discord mène à un road trip vers un événement affilié à l’AFPAC. » Les mèmes accrochent, les livestreams d’America First approfondissent, les serveurs Discord, où circulent croix gammées et références à Dylann Roof et Breivik, cimentent l’adhésion idéologique. L’America First Political Action Conference (AFPAC) parachève le processus.

Les Groyper Wars illustrent un troisième mécanisme : le parasitage d’événements conservateurs mainstream. En 2019, des Groypers infiltrent systématiquement les conférences de Turning Point USA de Charlie Kirk pour poser des questions “JAQ”, forçant des intervenants conservateurs à se positionner sur le Grand Remplacement ou la JQ. L’objectif n’est pas de convaincre l’orateur mais le public : chaque esquive ou réponse embarrassée radicalise des spectateurs.

Le rapport “America Last” du Network Contagion Research Institute (NCRI), publié en décembre 2025, révèle une dimension supplémentaire : l’amplification étrangère artificielle. 61% des premiers retweets de Fuentes proviennent des mêmes comptes. 92% sont anonymes. Environ 50% sont localisés hors des États-Unis, avec des concentrations significatives en Inde, au Pakistan et au Nigeria, des pays connus pour leurs fermes d’engagement. Fuentes donne lui-même des instructions en livestream : “Retweet this now.” Les médias russes et iraniens relaient et approuvent son contenu, selon le même rapport. L’influence Groyper est, pour une part significative, fabriquée.

Le mème Groyper, version grassouillette de Pepe the Frog, utilisé comme symbole du mouvement ethno-nationaliste
Le mème Groyper : derrière l’ironie du crapaud, un vecteur de radicalisation

Deux droites, une fracture

L’idéologie Groyper se heurte à un problème fondamental : le réel. L’Amérique chrétienne et blanche qu’elle fantasme n’a jamais existé sous la forme qu’elle décrit. Les États-Unis sont, depuis leur fondation, une nation plurielle. Les données démographiques confirment une diversification qui n’est ni orchestrée ni réversible. La thèse du Grand Remplacement transforme une évolution démographique en complot, substituant la sociologie à la paranoïa.

« Ce sont des gens comme moi, comme Peter Brimelow, comme Pat Buchanan, Jared Taylor, Sam Francis, Paul Gottfried. Ces gens ont posé les fondations de tout. »

— Nick Fuentes, cité par Jacobin

Cette citation révèle autant qu’elle masque. En revendiquant cette filiation, Fuentes inscrit son mouvement dans une tradition suprémaciste documentée. Mais il omet que cette tradition a été systématiquement rejetée par le conservatisme institutionnel, de Buckley à Reagan. La question n’est plus historique : elle est politique.

Car la fracture la plus significative n’oppose pas les Groypers à la gauche, elle traverse le mouvement MAGA lui-même. D’un côté, un trumpisme transactionnel et pragmatique : pro-Israël, pro-business, ouvert à une coalition multiethnique (Trump a progressé chez les électeurs latinos et noirs en 2024). De l’autre, l’ethno-nationalisme Groyper : antisémite, isolationniste, exclusivement blanc et chrétien. Axios documente cette tension : « le mouvement MAGA de Trump est englué dans des tests de pureté idéologique à droite ». La plateforme du GOP n’a pas bougé pour s’aligner sur les Groypers. Rod Dreher estime dans le New York Times que “30 à 40% des staffers républicains à Washington de moins de 30 ans seraient Groypers”. L’infiltration est réelle, la conversion du parti ne l’est pas.

La coexistence est structurellement instable. Un mouvement ne peut pas simultanément soutenir Israël et accuser les juifs de contrôler le gouvernement. Il ne peut pas construire une coalition multiethnique et défendre l’exclusion raciale. Le trumpisme devra, tôt ou tard, choisir. L’étude de l’Université de Buckingham (2026) fournit un indice inattendu : un tiers des Groypers sont eux-mêmes des minorités ethniques. L’ethno-nationalisme recrute au-delà de sa base raciale théorique, signe que le ressentiment socio-économique pèse plus que la cohérence idéologique.

Pour l’Europe, ces dynamiques ne sont pas exotiques. Le vocabulaire du Grand Remplacement est français (Renaud Camus, 2011). L’intégrisme catholique anti-Vatican II trouve ses relais en Pologne, en Hongrie, en Italie. Les mécanismes de radicalisation par les mèmes sont transnationaux. L’amplification étrangère documentée par le NCRI rappelle les opérations d’influence observées lors des élections européennes. Ce que les Groypers construisent aux États-Unis, ce n’est pas seulement une faction politique : c’est un modèle exportable d’extrémisme qui a appris à se rendre présentable. La question pour les démocraties européennes n’est pas de savoir si ce modèle traversera l’Atlantique, mais s’il l’a déjà fait.

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