L’affirmation. Les médias mainstream présentent les Groypers comme la « nouvelle droite américaine » : un conservatisme qui aurait dévié vers l’extrémisme sous l’effet de MAGA.
Le sous-texte. Les Groypers ne sont pas des conservateurs radicaux mais des collectivistes ethno-raciaux : leur antisémitisme trahit la tradition conservatrice pro-Israël depuis Buckley, leur déterminisme racial contredit le principe de mérite individuel, leur définition raciale de la citoyenneté nie le modèle d’assimilation. La confusion entretenue par les médias profite à la gauche : chaque Groyper présenté comme « conservateur » discrédite le conservatisme libéral.
En 2019, un crapaud grassouillet remplace les torches de Charlottesville. Même suprémacisme blanc, nouvelle stratégie. Là où l’alt-right de Richard Spencer, idéologue néo-nazi et organisateur des marches de Charlottesville en 2017, avait échoué en s’affichant sous des croix gammées, les Groypers misent sur l’ironie et un vocabulaire codé pour infiltrer les cercles conservateurs. Le rebranding est cosmétique. Mais la question que personne ne pose est la bonne : pourquoi les médias s’obstinent-ils à appeler « conservateur » un mouvement qui trahit chaque principe du conservatisme ?
Le terreau d’une déviation
Le mouvement Groyper ne surgit pas du néant numérique. Sa filiation remonte à la droite nationaliste et identitaire américaine des années 1970. Samuel T. Francis, théoricien du nationalisme blanc, forge alors le concept de « radicaux blancs de la classe moyenne » : ces Américains blancs de la classe ouvrière qui, selon lui, seraient exploités par une élite cosmopolite. Nick Fuentes, streamer politique de 27 ans et fondateur du mouvement, revendique cette filiation sans détour, citant Francis aux côtés de Pat Buchanan et Jared Taylor, fondateur d’American Renaissance et théoricien de la suprématie blanche, comme ses influences directes, selon Jacobin.
Pat Buchanan avait repris le slogan « l’Amérique d’abord » dans les années 1990, hérité de l’America First Committee de Charles Lindbergh, mouvement isolationniste de 800 000 membres dans les années 1940, durablement entaché par son antisémitisme. La ligne est claire : chaque génération radicalise la précédente.
Mais cette tradition identitaire et isolationniste n’a jamais été le conservatisme américain. Elle en a été l’excroissance rejetée. Le conservatisme libéral classique, celui de William F. Buckley, de Barry Goldwater, de Ronald Reagan, repose sur trois piliers : le mérite individuel contre le déterminisme de groupe, l’assimilation par adhésion aux valeurs communes, et l’alliance avec Israël comme prolongement de la défense de l’Occident. Francis, Buchanan, Fuentes, chacun à son époque, ont pris le contre-pied exact de ces trois principes. Ce n’est pas du conservatisme poussé à l’extrême. C’est son antithèse habillée en patriote.
Le terreau socio-économique compte autant que la généalogie intellectuelle. La crise de 2008, neuf millions de familles dépossédées de leur logement, un salaire médian qui ne retrouve son niveau de 2007 qu’en 2014 : le déclassement de la classe moyenne blanche américaine nourrit un ressentiment réel. Les Groypers l’exploitent en proposant une grille de lecture raciale là où le conservatisme libéral propose le mérite individuel. À ce déclassement économique s’ajoute une crise identitaire masculine, Fuentes se décrivant lui-même comme « incel » et empruntant le vocabulaire de la manosphère, cet écosystème de forums et podcasts qui cultive le ressentiment masculin contre le féminisme. Le mouvement recrute à l’intersection de ces deux frustrations. Le collectivisme racial comme antidépresseur.
Quatre piliers, quatre trahisons
L’idéologie Groyper repose sur quatre piliers. Chacun est l’exact inverse d’un principe conservateur libéral.
Premier pilier : l’ethno-nationalisme. Les Groypers défendent le concept d’« héritage américain », défini comme les descendants blancs des premiers colons, excluant de facto les non-blancs de la citoyenneté légitime. Cette définition raciale de l’américanité se double de la théorie du Grand Remplacement : l’immigration non-blanche serait une substitution démographique délibérée. La trahison est frontale. Le conservatisme libéral définit la citoyenneté par l’adhésion aux principes, pas par le sang. L’assimilation suppose que n’importe qui, quelle que soit son origine, peut devenir pleinement américain en embrassant les valeurs du pays. Les Groypers inversent cette logique : pour eux, l’origine détermine l’appartenance. C’est du déterminisme de groupe, le contraire exact du mérite individuel.
Deuxième pilier : l’antisémitisme structurel. La « question juive » désigne les juifs comme orchestrateurs du Grand Remplacement via un « gouvernement d’occupation sioniste ». Ce conspirationnisme transforme un phénomène démographique complexe en complot intentionnel. Pour le conservatisme libéral, le soutien à Israël n’est pas une option tactique : c’est un pilier. Depuis Buckley, la défense de l’état d’Israël s’inscrit dans la défense de la civilisation occidentale judéo-chrétienne. L’antisémitisme Groyper ne renie pas un détail du conservatisme. Il en renie le socle.
Troisième pilier : l’intégrisme catholique. Fuentes ne défend pas n’importe quel christianisme. Il rejette Vatican II et Nostra Aetate (1965), qui reconnaissait la dignité des religions non-chrétiennes. Il prône un « état taliban catholique » où l’état serait subordonné à l’Église et les non-chrétiens exclus de la citoyenneté. Selon l’ADL, il aurait déclaré : « Soit tu es catholique, soit tu es avec les juifs. » Le catholicisme est par doctrine universaliste : le salut est offert à tous, la dignité humaine est égale. Fusionner cette théologie avec l’exclusion raciale n’a aucun fondement doctrinal. Mais surtout, le conservatisme libéral classique défend l’état minimum limité au régalien, pas la théocratie. Fuentes veut remplacer le Léviathan étatique progressiste par un Léviathan religieux. Le mécanisme est le même.
Quatrième pilier : la conquête sémantique. « L’Amérique d’abord » détourne l’isolationnisme en priorité ethno-raciale. « Basé » signifie éveillé aux « vérités » de l’extrême droite. « Poser des questions » est l’arme rhétorique centrale : formuler des questions orientées sous prétexte de curiosité intellectuelle pour introduire des thèses suprémacistes dans des espaces conservateurs mainstream. Le vocabulaire fonctionne simultanément comme code d’appartenance et outil de normalisation. Les mots camouflent le collectivisme racial sous un vernis de conservatisme. C’est précisément cette confusion lexicale que les médias amplifient sans la questionner.
En 1962, William F. Buckley Jr., fondateur de la National Review et père du conservatisme américain moderne, expulse la John Birch Society et les suprémacistes blancs du mouvement conservateur, les qualifiant de « délirants et dangereux ». En traçant cette ligne rouge, Buckley préserve la crédibilité intellectuelle du conservatisme pour trois décennies. Soixante ans plus tard, le mouvement conservateur a perdu ses Buckley.
La machine à convertir
L’efficacité du mouvement ne tient pas à la solidité de son idéologie mais à ses mécanismes de persuasion. L’ironie est le premier bouclier. Selon un témoignage devant le Congrès américain, Fuentes « dissimule ses convictions sectaires derrière le sarcasme et l’humour ironique ». Le mème Groyper lui-même, ce crapaud Pepe grassouillet, rend le nationalisme blanc « transgressif et dérisoire, ce qui accroît son attrait », analyse l’Institute for Strategic Dialogue. L’ironie crée une zone grise permanente : chaque déclaration suprémaciste peut être requalifiée en blague. La stratégie est redoutable parce qu’elle exploite la bonne foi du débat libéral, celui qui prend les idées au sérieux.
Le deuxième mécanisme est l’entonnoir de radicalisation. Le Global Project Against Hate and Extremism documente un parcours type : « Un clip TikTok mène à un livestream complet ; un livestream mène à un groupe Discord ; un groupe Discord mène à un road trip vers un événement affilié à l’AFPAC. » Les mèmes accrochent, les livestreams approfondissent, les serveurs Discord, où circulent croix gammées et références à Dylann Roof, cimentent l’adhésion. L’America First Political Action Conference parachève le processus.
Les Groyper Wars illustrent un troisième mécanisme : le parasitage. En 2019, des Groypers infiltrent systématiquement les conférences de Turning Point USA de Charlie Kirk pour poser des questions orientées, forçant des intervenants conservateurs à se positionner sur le Grand Remplacement ou la « question juive ». L’objectif n’est pas de convaincre l’orateur mais le public : chaque esquive radicalise des spectateurs. Le parasite ne tue pas l’hôte, il le colonise.

Le rapport « l’Amérique en dernier » du Network Contagion Research Institute (NCRI), publié en décembre 2025, révèle une dimension supplémentaire : l’amplification artificielle étrangère. 61 % des premiers retweets de Fuentes proviennent des mêmes comptes. 92 % sont anonymes. Environ 50 % sont localisés hors des États-Unis, avec des concentrations en Inde, au Pakistan et au Nigeria, des pays connus pour leurs fermes d’engagement. Fuentes donne lui-même des instructions en direct : « Retweetez ça maintenant. » Les médias russes et iraniens relaient et approuvent son contenu. Un « mouvement populaire » dont la moitié de l’audience est fabriquée à l’étranger.
La fracture qui ne ment pas
La fracture la plus révélatrice n’oppose pas les Groypers à la gauche. Elle traverse le mouvement MAGA lui-même. D’un côté, un trumpisme transactionnel et pragmatique : pro-Israël, pro-business, ouvert à une coalition multiethnique, Trump ayant progressé chez les électeurs latinos et noirs en 2024. De l’autre, l’ethno-nationalisme Groyper : antisémite, isolationniste, exclusivement blanc et chrétien. La plateforme du GOP 2024 stipule « soutenir Israël ». Fuentes, lui, dit à ses militants de cacher leur idéologie au sein du parti : « Gardez ça pour vous », selon le Political Research Associates.
La coexistence est structurellement impossible. Un mouvement ne peut pas simultanément soutenir Israël et accuser les juifs de contrôler le gouvernement. Il ne peut pas construire une coalition multiethnique et défendre l’exclusion raciale. Le trumpisme devra choisir.
« Ce sont des gens comme moi, comme Peter Brimelow, comme Pat Buchanan, Jared Taylor, Sam Francis, Paul Gottfried. Ces gens ont posé les fondations de tout. »
— Nick Fuentes, cité par Jacobin
En revendiquant cette filiation, Fuentes inscrit son mouvement dans une tradition identitaire documentée. Mais il omet que cette tradition a été systématiquement rejetée par le conservatisme institutionnel, de Buckley à Reagan. L’étude de l’Université de Buckingham (2026) fournit un indice inattendu : un tiers des Groypers sont eux-mêmes des minorités ethniques. L’ethno-nationalisme recrute au-delà de sa base raciale théorique. Le ressentiment socio-économique pèse plus que la cohérence idéologique. Un mouvement suprémaciste blanc dont un tiers des membres ne sont pas blancs : la contradiction dit tout.
Axios documente la tension au sein de MAGA : le mouvement « est englué dans des tests de pureté idéologique à droite ». L’infiltration est réelle. La conversion du parti ne l’est pas. Mais le dégât est fait ailleurs : à chaque article qui décrit les Groypers comme la « frange radicale du conservatisme », la confusion s’enracine. Le conservatisme libéral, celui du mérite individuel, de l’assimilation et de la défense d’Israël, se retrouve associé à son exact contraire.
Les responsabilités sont identifiables. Fuentes et ses Groypers construisent l’imposture. Les médias mainstream la valident en confondant collectivisme racial et conservatisme. Et le mouvement conservateur lui-même, en refusant de tracer la ligne rouge comme Buckley l’avait fait en 1962, laisse le parasite s’installer. Quand on n’expulse plus les imposteurs, ce sont les imposteurs qui définissent le mouvement.



