Foulards taillés dans des keffiehs à Bayonne, chupinazo de San Fermín lancé au cri de « Free Palestine », txosnas de Bilbao qui boycottent le Coca-Cola : la cause palestinienne occupe désormais les fêtes basques. La filiation qui explique cette adoption est documentée, et elle est basque avant d’être humanitaire.
Des militants d’ETA s’entraînent au Yémen du Sud, à une centaine de kilomètres d’Aden : maniement d’AK-47, de M-16 et de Beretta, cours de théorie anticapitaliste. D’autres camps les accueillent au Liban et en Algérie. Via ses circuits libanais, le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) arme également les Brigades rouges italiennes et l’IRA irlandaise.
Arrêté par la Guardia Civil près d’Abadiño, en possession de bons de collecte de fonds au profit d’ETA. Condamné à deux reprises. Ancien membre de Jarrai puis de Haika, les organisations de jeunesse d’ETA. Aujourd’hui porte-parole de Gernika-Palestina, plateforme active dans plus de 130 communes du Pays basque sud.
Irruption de Gernika-Palestina sur la Gran Vía, drapeaux palestiniens et ikurriñas entremêlés. L’étape est écourtée pour raisons de sécurité. Trois interpellations, quatre agents de l’Ertzaintza blessés.
Le FPLP arme ETA et lui transmet son vocabulaire
Yémen du Sud, 1980, une centaine de kilomètres au nord d’Aden. Sous l’œil d’instructeurs palestiniens, des militants basques démontent et remontent des AK-47. Le camp enseigne le maniement des armes et la théorie anticapitaliste. Le FPLP dispense les mêmes leçons au Liban et en Algérie à d’autres clients européens. De ce compagnonnage d’armes subsiste une grammaire politique. Peuple opprimé contre occupant, territoire nié, langue interdite, lutte de libération : le lexique glisse d’une cause à l’autre, intact.
Vingt-six ans plus tard, la Guardia Civil arrête près d’Abadiño un militant porteur de bons de collecte de fonds au profit d’ETA. Issu de Jarrai puis de Haika, Ibon Menika écopera de deux condamnations. En mars 2025, au palais Kursaal de Saint-Sébastien, l’homme réapparaît comme porte-parole de Gernika-Palestina. Il se présente en sympathisant de la gauche abertzale et s’exprime au nom d’une plateforme pacifiste. À l’automne 2025, plusieurs dirigeants d’associations membres découvrent son passé judiciaire dans la presse. Cette filiation idéologique ne rencontre aucune résistance.
Patxa installe la lutte au cœur des fêtes basques de Bayonne
Cette rhétorique a une adresse française. Au Petit Bayonne, la place Patxa tient depuis 2015 ses propres fêtes, en marge du programme officiel de la ville. Trois collectifs les organisent : la peña Patxondo, association festive de quartier, le gaztetxe Zizpa, maison de jeunes autogérée, et la Gazte Asanblada, l’assemblée de la jeunesse abertzale. Le lieu emprunte son nom au groupe fondateur, classé anarcho-abertzale, dont il conserve le mot d’ordre : « Besta bai, borroka ere bai », la fête oui, la lutte aussi. Le programme tient en cinq mots. Personne ne l’a jamais dissimulé.
Lors de l’édition 2025, un immense drapeau palestinien pend au balcon du Café des Pyrénées, déployé par Zizpa et la Gazte Asanblada pour mettre à l’honneur le collectif Baiona Palestinarekin. Au-dessus de la foule flotte une banderole : « Faxismoaren kontra borrokatu », combattons le fascisme. La fête offre une tribune, la tribune nourrit la lutte.
L’année suivante, du 15 au 19 juillet 2026, la peña Patxondo vend des foulards traditionnels blanc et rouge taillés dans des keffiehs palestiniens, tissés à Hébron et dans un camp de réfugiés de Jordanie. À 8 euros pièce, 350 des 400 exemplaires s’arrachent en une semaine. Le troc est simple : la Palestine fournit le motif, la fête basque fournit la foule. Cinq jours durant, Bayonne mange son jambon et boit son vin sous l’emblème d’une cause dont le pouvoir, à Gaza, prohibe l’un et l’autre. Le renversement est sidérant, et personne place Patxa ne semble l’avoir remarqué.
Bilbao boycotte le Coca-Cola, Pampelune ouvre ses fêtes à Gaza
Le phénomène dépasse Bayonne et gagne les fêtes basques du sud. À Bilbao, lors de l’Aste Nagusia d’août 2025, treize txosnas sur la vingtaine que fédère Bilboko Konpartsak bannissent le Coca-Cola. Elles invoquent le boycott international contre une usine de la marque implantée sur la colonie d’Atarot. À Pampelune, le 6 juillet 2025, la plateforme Yala Nafarroa con Palestina remporte le vote populaire municipal avec 52,8 % des suffrages, sur environ 20,000 votants. Elle obtient le privilège de lancer le chupinazo, la fusée tirée du balcon de l’hôtel de ville qui ouvre les fêtes de San Fermín. S’affranchissant du protocole, Lidón Soriano Segarra hurle : « Free Palestine, Stop Genocide », Palestine libre, arrêtez le génocide. Le maire Joseba Asiron (EH Bildu) valide l’entorse, affirmant vouloir « donner une voix à ce qui se passe à Gaza ». Le rendement politique de cette cause a déjà fait ses preuves ailleurs en Espagne.
La plateforme navarraise affiche 1,700 adhérents individuels et 225 collectifs affiliés, parmi lesquels EH Bildu, Comisiones Obreras et Izquierda Unida de Navarra. À Bayonne, l’Association France Palestine Solidarité agrège la CGT, LAB, le PCF, le NPA, la Fédération anarchiste, la Gauche anticapitaliste, EH Bai, Solidaires ou encore les Amis de Karl Marx. Communistes, trotskistes, anarchistes, syndicalistes et nationalistes basques signent le même appel. Ces familles ne s’accordent sur rien depuis un siècle. La Palestine a réussi ce que ni les retraites, ni le climat, ni l’antifascisme n’avaient obtenu : elle est devenue la cause ombrelle d’une gauche fragmentée, son plus petit dénominateur commun. Elle sert aussi de véhicule. Sous le drapeau palestinien voyagent l’anticapitalisme, l’anticolonialisme et la mise en accusation de l’Occident, qui avancent d’autant mieux sous les couleurs d’une cause humanitaire. Le conflit a cessé d’être l’objet de la mobilisation pour en devenir le porte-bagages.
Cette sélection se mesure. Le Soudan compte ses cadavres par dizaines de milliers, l’est du Congo par millions depuis trois décennies, les Ouïghours sont internés par centaines de milliers. Aucune de ces tragédies n’a jamais inspiré la moindre banderole au-dessus d’une txosna ni le moindre foulard festif. Aucune ne fournit d’occupant occidental à désigner, et c’est le seul critère qui compte. Ce tri échappe à la logique humanitaire pour obéir à une mécanique identitaire : il ne retient que le conflit capable de refléter le nationalisme basque, un peuple qui se dit sans état face à un état qui l’occupe. La Palestine mobilise parce que son récit se raconte en basque, et parce qu’aucune autre guerre n’est scrutée avec une telle constance.
La mairie décroche tous les drapeaux plutôt que d’arbitrer
Bayonne a mesuré le coût politique d’un arbitrage. Le 26 mai 2024, les caméras filment un individu lacérant le drapeau israélien sur le pont Saint-Esprit. La mairie dépose plainte. Le maire, Jean-René Etchegaray, se montre ferme : « C’est une action volontaire. Cet homme voulait atteindre ce drapeau et aucun autre, avec une volonté de le détruire. » Le 4 juin, les services municipaux hissent par erreur un drapeau palestinien, retiré quelques heures plus tard. Gabrielle Aristeguy (EH Bai Baiona) dénonce un acte vécu « comme quelque chose de violent ». Un an plus tard, le 31 mai 2025, entre 100 et 200 manifestants investissent le pont aux cris de « Israël assassin, Etchegaray complice ». La semaine suivante, la municipalité cède et hisse l’étendard palestinien aux côtés de l’israélien, « en signe d’apaisement ».
En 2026, année de sa réélection (50,70 %), l’édile supprime tous les drapeaux nationaux du pont, remplacés par sept drapeaux neutres identiques. Sommé de choisir, il a supprimé l’objet du choix. Le sénateur Max Brisson résume l’effet de cette reculade : « Je ne sais si ce geste fait avancer la cause du pauvre peuple palestinien, je sais en revanche que cela fait beaucoup de peine à nos compatriotes juifs bayonnais et français. » L’avertissement pèse dans une ville où la septième adjointe aux cultes, Déborah Loupien-Suares, préside le consistoire israélite de Bayonne tout en assurant le secrétariat général du Consistoire de France.
Le pont ne porte plus aucune couleur nationale. L’apaisement a coûté l’effacement de la France, et laissé le champ libre aux militants qui pavoisent sur les balcons et les comptoirs festifs. Une fête populaire, financée par l’argent public et déployée dans la rue, appartient à tous ses participants. Lorsqu’une peña transforme le keffieh en uniforme local et qu’une mairie remise ses propres couleurs pour éviter les vagues, le bien commun change de propriétaire. Personne n’a voté pour cela.



