Réseaux sociaux : la France interdit plutôt que d’éduquer

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Parent et adolescent regardant un smartphone ensemble avec inquiétude
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Les faits. L’Assemblée nationale a adopté le 27 janvier 2026 l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. La ministre Anne Le Hénanff promet une mise en œuvre dès septembre 2026, avec vérification d’âge obligatoire pour tous les utilisateurs.

L’idée implicite. Les parents sont incapables de protéger leurs enfants du numérique. L’État doit donc se substituer à eux par l’interdiction généralisée.

Notre décryptage. Cette loi est un aveu d’impuissance : plutôt que de réguler les plateformes, la France choisit de restreindre les citoyens. L’expérience australienne démontre déjà l’inefficacité totale de cette mesure, contournée massivement en quelques semaines.

« Le cerveau de nos enfants n’est pas à vendre », martèle Anne Le Hénanff. La formule est frappante, le diagnostic juste. Mais la solution proposée par la ministre du Numérique est un modèle de renoncement politique : interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans plutôt que de contraindre les plateformes à modifier leurs pratiques prédatrices. Adoptée le 27 janvier par 130 voix contre 21, cette loi incarne parfaitement le paternalisme d’État contemporain — celui qui se méfie des familles, renonce à affronter les géants du numérique, et préfère la restriction cosmétique à la régulation effective.

Le dispositif est simple en apparence. Dès septembre 2026, tout mineur de moins de 15 ans se verra interdire la création d’un compte sur Instagram, TikTok, Snapchat ou Facebook. Les comptes existants devront être vérifiés d’ici le 1er janvier 2027. L’Arcom établira la liste des plateformes concernées et un « référentiel » de vérification d’âge. Emmanuel Macron salue « une étape majeure », Gabriel Attal promet une application stricte. Tout le monde applaudit. Personne ne semble s’interroger sur l’efficacité réelle de la mesure.

Car le laboratoire grandeur nature existe déjà : l’Australie a adopté une loi similaire le 10 décembre 2025, avec un seuil à 16 ans. Moins de deux mois plus tard, le verdict est sans appel. L’interdiction ne fonctionne pas.

Le précédent australien : anatomie d’un échec

Eve a 14 ans. Elle vit en Tasmanie. Quand Snapchat lui a annoncé la fermeture de son compte, elle a simplement utilisé la reconnaissance faciale du réseau, qui a estimé qu’elle avait plus de 16 ans. Compte conservé. Sur TikTok, son profil a bien été supprimé. Qu’à cela ne tienne : elle en a créé un nouveau, sans « passer le moindre test ». Youssef, 16 ans, résidant à Doha, est plus direct : « C’est vraiment stupide, honnêtement. On peut utiliser un VPN. On peut facilement contourner et créer de nouveaux comptes. »

Ces témoignages, recueillis par France Info début janvier 2026, illustrent ce que les autorités australiennes elles-mêmes ont fini par admettre : « Aucune solution ne sera probablement efficace à 100 % tout le temps. » Traduction : nous savons que cette loi ne marchera pas, mais nous l’imposons quand même. Meta annonce avoir bloqué 544 000 comptes. Chiffre impressionnant, mais qui ne dit rien du nombre d’adolescents ayant simplement recréé un profil ou basculé vers des plateformes non régulées — Discord, Pinterest, Roblox, ou des applications émergentes comme Coverstar ou Rednote.

Le précédent américain. La Floride a tenté la même chose en 2024. Le gouverneur Ron DeSantis lui-même a mis en garde contre la « viabilité » de la loi, notant que des projets similaires avaient été bloqués par les tribunaux dans d’autres États. En Arkansas, un juge fédéral a invalidé une loi comparable en 2023, invoquant la violation du Premier Amendement. L’Utah a promulgué un « couvre-feu numérique » pour les mineurs — sans la moindre donnée d’efficacité disponible à ce jour. Partout, même constat : l’interdiction légale ne résiste ni aux VPN, ni à l’ingéniosité des adolescents, ni à l’examen constitutionnel.

Meta ne s’y est pas trompé. La firme a exhorté l’Australie à « reconsidérer son interdiction », estimant qu’elle pousserait les jeunes « vers de nouvelles applications, moins réglementées ». Proposition alternative : faire vérifier l’âge par les app stores (Apple, Google) lors du téléchargement, avec accord parental. Une solution techniquement plus robuste, qui préserve le rôle des familles. Mais la France n’en veut pas. Car cette loi n’a jamais vraiment visé l’efficacité.

L’État contre les familles

Anne Le Hénanff le dit sans détour : « La responsabilité porte totalement sur les plateformes. » Pas un mot sur les parents. Pas une mesure pour renforcer le contrôle parental, accompagner les familles, restaurer leur autorité. Au contraire : l’interdiction présuppose leur incompétence. Elle les décharge de toute responsabilité éducative en transférant la décision à l’État. C’est exactement l’inverse d’une politique conservatrice libérale, qui ferait confiance aux familles tout en les outillant.

Le paradoxe est vertigineux. La loi du 2 mars 2022 impose déjà l’intégration obligatoire d’outils de contrôle parental sur tout appareil connecté vendu en France. La loi de 2023 fixe l’âge minimum à 15 ans pour s’inscrire sur un réseau social (13 ans avec autorisation parentale). Ces textes ne sont tout simplement pas appliqués. Plutôt que de les faire respecter, d’investir dans la formation des parents, de sanctionner les plateformes récalcitrantes, le gouvernement préfère empiler une nouvelle interdiction — qui ne sera pas plus appliquée que les précédentes, mais qui fera de beaux titres.

Un expert cité par Médiapart résume la situation avec une lucidité cinglante : « L’interdiction, c’est un renoncement politique, philosophique, et une démission éducative. Cela revient à dire : nous ne pouvons pas réguler les réseaux sociaux, donc régulons les jeunes. » Exactement. L’État français admet implicitement son impuissance face aux géants du numérique. Il pourrait utiliser le Règlement européen sur les services numériques (DSA), en vigueur depuis 2024, qui autorise des amendes jusqu’à 6 % du chiffre d’affaires mondial. Il pourrait exiger la transparence des algorithmes, interdire les « dark patterns » — ces designs manipulatoires qui maintiennent les utilisateurs captifs —, sanctionner massivement les violations du RGPD. Il ne fait rien de tout cela.

« Parce que le cerveau de nos enfants n’est pas à vendre. Ni aux plateformes américaines, ni aux réseaux chinois. »

Emmanuel Macron, 27 janvier 2026

Belle envolée rhétorique. Mais si le cerveau des enfants n’est pas à vendre, pourquoi la France ne contraint-elle pas TikTok, Instagram ou Snapchat à désactiver leurs algorithmes addictifs pour les mineurs ? Pourquoi ne leur interdit-elle pas la collecte de données comportementales sur les moins de 18 ans ? Pourquoi ne mobilise-t-elle pas les outils réglementaires européens existants ? Parce que cela supposerait d’affronter des multinationales pesant des centaines de milliards de dollars. Interdire l’accès aux adolescents français est infiniment plus simple — et électoralement plus rentable à dix-huit mois de la présidentielle.

La dimension liberticide de la mesure achève le tableau. La vérification d’âge ne concernera pas seulement les mineurs, mais tous les utilisateurs. Reconnaissance faciale, scan de pièces d’identité, collecte de données biométriques : l’arsenal de surveillance de masse est déjà prêt. L’Arcom devra établir un « référentiel », mais rien ne garantit la protection des données personnelles ainsi collectées. La fin de l’anonymat en ligne se profile, au nom de la protection de l’enfance. Le précédent est posé.

Au fond, cette loi révèle une vérité que le progressisme refuse d’admettre : on ne peut pas affaiblir systématiquement l’autorité parentale par des décennies de politiques publiques déresponsabilisantes, puis prétendre protéger les enfants en se substituant aux familles. On ne peut pas renoncer à réguler les entreprises, puis culpabiliser les citoyens. On ne peut pas ignorer les lois existantes, puis en adopter de nouvelles vouées au même sort. L’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans n’est pas une politique publique. C’est un aveu d’échec maquillé en coup d’éclat.

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